Cover Malabry

« J’aime montrer ce que les gens ne veulent pas voir »

Julien Malabry a un parcours atypique : ancien militaire, il a été photographe de mode, puis publicitaire notamment. Mais ce qu’il aime par-dessus tout, c’est attirer l’attention du spectateur sur la beauté cachée des lieux que plus personne ne regarde à force de les côtoyer. Entre attrait pour les formes urbaines et conscience écologique, entre fascination pour le périphérique et amour du Maroc, son cœur balance… Et le nôtre avec.

Roaditude – Julien  Malabry, vous consacrez votre vie à la photographie depuis l’âge de 25 ans, pourriez-vous évoquer pour nos lecteurs votre parcours –  je crois savoir notamment que vous étiez dans l’armée de l’air –  ainsi que vos influences photographiques ?
Julien Malabry J’ai en effet commencé la photographie à l’âge de 25 ans alors que j’étais sous-officier dans l’armée de l’air. Je partais souvent en mission et j’essayais de prendre des photographies avec un petit compact numérique, mais je n’arrivais pas à faire ce que je voulais. Il a donc fallu que j’apprenne la technique et je me suis inscrit dans une association à Villefranche sur Saône, où j’ai appris au côté de Virgile, un photographe professionnel qui m’a transmis son amour de la photographie argentique. J’ai passé un CAP et je me suis déclaré comme auteur photographe. A l’époque, j’étais en admiration devant les images pop de David Lachapelle, la lumière léchée de Patrick Demarchelier et les nus d’Helmut Newton. J’ai donc naturellement commencé par la photographie de mode et créé avec un ami, Romain Chambodut, le Studio 5.56. Ne pouvant toujours pas faire ce que je voulais en photographie publicitaire, je me suis intéressé à la photographie documentaire. J’ai découvert les images d’Eric Bouvet, du collectif Item, la revue 6 Mois; je voulais montrer autre chose tout en gardant une certaine plastique de l’image et surtout en restant maître de mes sujets et de mes choix.

Vous avez effectué des séries de clichés au Kosovo, au Maroc ou en Tunisie : vous considérez-vous comme un photographe-voyageur ?
La première « vraie » série que j’ai réalisée était à Djibouti en Afrique, une de mes dernières missions de militaire. J’ai adoré photographier ce pays que je ne connaissais pas. Malheureusement, ces clichés se sont presque tous perdus suite à un problème informatique. J’ai continué à photographier au gré de mes voyages; à chaque fois, j’essaie de travailler sur ce que les hommes ne prennent pas en photo ou n’ont plus le temps de voir. Suis-je un photographe-voyageur? Oui, mais je suis très loin de la photographie de « carte postale ».

Votre série Périphérie, commencée à fin 2013, nous offre à voir des échangeurs d’autoroute, des bords de route, des panneaux délabrés et des ponts routiers. Comment en êtes-vous arrivé à vous intéresser à ce type de paysage urbain ?
La périphérie est considérée pour beaucoup comme un non-lieu. On a tendance à l’occulter parce que c’est un lieu de passage, de transition entre le travail et la maison. Lorsque j’ai exposé Périphérie à Lyon en 2014, beaucoup ont eu cette réflexion : «Je passe ici tous les jours en voiture pour aller au travail, je n’avais jamais fait attention à ça ». L’habitude tue le regard ! La périphérie est belle, il s’en dégage une beauté froide, intemporelle, atypique. Il y a de la poésie dans ces couleurs sourdes, dans ces courbes et ces formes géométriques. C’est ce que je voulais montrer et faire : que les gens regardent ce paysage urbain d’une autre façon.

Il règne sur ces clichés une atmosphère de fin du monde, d’où toute vie semble bannie, exclue, et pourtant ce sont des lieux de passage parfois très encombrés. Vous aimez les paradoxes ?
Oui, en quelque sorte. J’aime montrer ce que les gens ne veulent pas voir. A Djerba par exemple, la plupart des voyageurs qui ont eu la chance d’y aller ne connaissent que la plage de leur hôtel et le souk, ce qui fait de Djerba une destination idyllique. Mais si vous creusez un peu, que vous sortez des sentiers réservés aux touristes, vous découvrez une île beaucoup moins paradisiaque et bien loin des photographies des agences de voyage… Mais tellement plus intéressante. C’est en ça que j’aime les paradoxes, ceux créés par l’homme pour l’homme.

La question traditionnelle de Roaditude : pourriez-vous nous parler d’une route (ou un périph’) que vous appréciez en particulier ?
Question difficile, car il y a tellement de belles routes. La France est magnifique pour ça, vous pouvez vite changer de paysage en parcourant peu de kilomètres. Mais puisqu’il faut en choisir une, je dirai la P1000 entre Taghazout et Imsouane, dans la région de Souss Massa Drâa, au Maroc. D’un côté, l’océan atlantique, de l’autre la montagne, et au- dessus, le ciel bleu azur. Vous passez des dunes de sable, des champs d’arganiers, de temps en temps vous croisez des vendeurs de crustacés, des bergers avec leurs chèvres, des chameaux et des chiens sauvages. Tout semble se passer au ralenti et être coupé du monde. Des dizaines de kilomètres de tranquillité et de beauté.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment, et quels sont vos projets futurs ?
Etant de retour du Maroc après une résidence de plus de huit mois, je m’attèle à diffuser mon dernier travail, « You, the Ocean and Me »,  qui est un état des lieux du littoral marocain et de ses habitants. Je l’ai déjà présenté au Maroc pendant les Nuits photographiques d’Essouira, mais j’aimerais pousser l’aventure un peu plus loin : expositions, réalisation d’un livre et interventions auprès des habitants du sud Maroc pour les sensibiliser à la protection du littoral et de leur patrimoine.

Dans le même temps, je vais travailler sur le deuxième volet de Périphérie, passer quelques temps en Bretagne (ma terre natale) pour réaliser un sujet qui me tient à coeur et commencer les repérages pour un projet en Haute-Loire. L’année 2017 va être chargée.

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Site internet de Julien Malabry : http://cargocollective.com/julienmalabry

(Interview : Nicolas Metzler / Crédits photo : Julien Malabry)

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