32368 Le Facteur La Poste Jjkphoto

Tiens, v’là l’facteur-voyageur !

Jean-Jacques Kissling est un personnage étonnant. Grand voyageur dans l’âme, facteur par tradition et désormais écrivain, avec un plume enthousiasmante, révélée par son premier récit, Une vie de facteur. On y découvre que le métier n’est plus ce qu’il était, mais aussi qu’une tournée de distribution du courrier dans la campagne genevoise, sur le plan de l’expérience et des émotions, ne vaut pas forcément moins qu’une randonnée au Népal.

Roaditude – Jean-Jacques Kissling, vous publiez votre premier ouvrage, Une vie de facteur, chez Héros-Limite. Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?
Jean-Jacques Kissling – Je suis né à Genève en 1961, fils de facteur. Ma mère a été une des premières femmes de notre quartier, les Eaux-Vives, à avoir son permis de conduire. Nous partions souvent pique-niquer en voiture le dimanche, le long de la Venoge, mon père était un fervent pêcheur. Tout naturellement, j’ai commencé le métier de facteur, comme j’ai de l’initiative, j’ai été nommé « S.L.E.D. » (sans lieu d’emploi déterminé). J’ai remplacé les facteurs dans la campagne genevoise et vaudoise. Comme certaines périodes de l’année sont plus calmes, j’en ai profité pour voyager hors des sentiers battus. Cette alternance a duré pendant 16 ans, j’ai rapporté de mes voyages des reportages photo, que je présentais au public lors de conférences ou d’expositions.

Votre livre est bien écrit, il y a un vrai style, qui puise tantôt dans la contemplation, tantôt dans la gouaille critique. Quel est votre background d’écrivain, et quelles sont vos références de lecture ?
Je n’ai pas d’auteurs préférés, j’apprécie le japonais H. Murakami ou le célèbre commissaire St-Antonio. Le hasard a souvent fait coïncider là où j’étais avec le livre que je lisais. J’ai lu 1984 de G. Orwell l’année dernière à Moscou, lors des commémorations du 9 mai. Au pays des brigands gentilshommes de D.A. Néel en faisant du stop sur routes tibétaines, La condition humaine de Malraux à Shanghai, Steinbeck lors de mon périple aux USA. Il y a six ans, j’ai commencé à écrire des articles pour accompagner mes reportages photo, entre autres pour l’Echo-Magazine, le Courrier, etc. Peut-être en compassion pour E. Hemingway, écrire est devenu un plaisir.

Quand on ouvre votre livre, on s’attend à un éloge du local et de la proximité. Pourtant, quand vous dites « la poste, c’est magique », c’est aussi parce qu’elle vous a permis d’organiser et de financer de grands voyages à l’étranger (Jamaïque, États-Unis, etc.). Y a-t-il un esprit commun entre le facteur et le voyageur, ou le lien est-il purement économique ?
Ce n’est pas économique, combien de cartes postales aux vues paradisiaques distribuées et qui m’ont donné l’envie d’aller voir sur place si c’était vrai. Une m’a spécialement marquée, elle vient du Népal, j’ai dû la distribuer 2 ou 3 fois. C’est une image verticale où l’on voit, sur un chemin escarpé, aux abords de la falaise, un yak surchargé et deux sherpas, le fond de la photo est rempli par l’Everest majestueux. Je suis allé sur ce chemin, et c’est réellement magique. Dans les années 80 et 90, le chômage était marginal, je rentrais de voyages les poches vident, je téléphonais à la direction des Postes et j’avais le lendemain matin du travail bien rémunéré. Comme facteur-remplaçant, je n’avais pas de routine, j’ai découvert ainsi les paysages merveilleux que nous offre la région lémanique et la gentillesse des habitants, avec qui je buvais un café tout en parlant de voyages. De ce fait, j’avais presque autant de plaisir à voyager qu’à travailler, excepté qu’à la poste, on se lève tôt, et le réveil n’était pas mon ami.

On retrouve également, dans votre livre, une ambivalence au niveau de vos motivations, entre hommage à un métier que vous avez pratiqué durant plus de 30 ans, et règlement de compte avec une institution qui a fini par vous évincer. Pourquoi, finalement, avoir écrit ce livre ?
Une fois le médecin du travail nous a dit, si vous avez un problème, écrivez-le. Après 37 ans de loyaux services comme postier, jamais une remontrance ou une erreur professionnelle. J’ai été uniquement licencié, parce qu’après 50 ans, je suis devenu moins rentable. Comme remplaçant à mi-temps, j’ai vu, avec du recul, la mutation des « PTT » en « la Poste SA », et le glissement vers un système productif où le sens humain disparaît, sacrifié sur l’autel du bénéfice. Le facteur, cet homme de lettres qui distribue à tous les vents ses bonjours et donne de petits services, il a participé à la cohésion sociale des quartiers et des villages de ce pays. Comme photographe, j’aurais aimé laisser un joli cliché de ce métier. Mais l’image aussi disparaît dans la masse de photos, dispensées par les réseaux sociaux, alors j’ai pris ma plume pour écrire un mot.

Vous avez parcouru des routes dans le monde entier. Y’en a-t-il une qui vous a particulièrement marqué ?
Difficile question, tant de routes sont belles et traversent des endroits mythiques, leur seul défaut, c’est qu’elle s’arrête un jour. Une fois, j’ai traversé les routes américaines en 2 CV rose, une aventure mécanique unique. La passe de Khyber, ne laisse pas indifférents les routards. La route de Chengdu-Lhassa, 3 semaines de camion-stop, elle est celle de tous les dangers. En voiture, en camion, à cheval ou en bateau, c’est toujours la magie du voyage qui opère, les jours se suivent comme les pages d’un bon livre.

Quels sont vos projets d’avenir, en termes de voyage et d’écriture ?
J’essaie d’écrire le souvenir d’un voyage réalisé en 1994, l’année de toutes les libertés. J’ai fait Genève-Shanghai aller-retour en train. Avec des arrêts à St-Pétersbourg, dans le cœur de l’underground russe fraîchement libéré de 70 ans de répressions. En Mongolie, je suis parti à cheval dans les steppes à la poursuite des saisons. En Chine, j’ai descendu le Yang Tsé, avant la construction du barrage des Trois Gorges, je ne fus pas un des premiers, mais un des derniers touristes à descendre le célèbre défilé, avant sa transformation. 9 mois d’aventure et de découvertes, c’était peut-être, le dernier moment avant que le tourisme devienne une économie majeure. Pour les voyages, l’année dernière j’ai passé deux semaines dans les pays baltes, ils ne sont pas encore devenus une mode, c’est le bon moment pour découvrir des trésors cachés.

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A lire : Jean-Jacques Kissling, Une vie de facteur, éditions Héros-limite, Genève, 2016.

Vous avez également la possibilité de visiter le site Internet de Jean-Jacques Kissling pour découvrir son travail photographique.

(Interview : Laurent Pittet / Crédits photo : Jean-Jacques Kissling)

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