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Mobilité : auto rime avec ado

De quoi sera faite la mobilité de demain ? La voiture perdra-t-elle son hégémonie, emportée par la crise du pétrole et l’écologie ? Répondre à ces questions en interrogeant les ados – qui sont les itinérants de demain – c’est la recherche que vient d’entreprendre le Laboratoire de sociologie urbaine (LASUR) de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL). Le Dr Guillaume Devron, collaborateur scientifique du laboratoire, répond à nos questions.

Guillaume Devron, pouvez-vous nous expliquer ce que fait le Laboratoire de sociologie urbaine (LASUR) de l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL) ?
Guillaume DevronNous sommes un laboratoire pluridisciplinaire et international, avec des ingénieurs, des sociologues, des psychologues, des architectes et des géographes de toute part, qui s’intéresse aux sociétés urbaines, et s’attache à comprendre le fait urbain dans une perspective de sciences sociales. La mobilité est l’un de nos axes importants de recherche. Nous essayons de comprendre la manière avec laquelle on se déplace, et comment cela contribue à façonner la ville.

Nos sources de financement sont souvent des programmes de recherche nationaux ou européens, et nous recevons également des mandats d’étude de la part de collectivité, d’organisme de transport ou de grandes entreprises. Dans le cas qui nous occupe, c’est Toyota qui est le commanditaire de l’étude.

Comment un laboratoire universitaire comme le vôtre travaille-t-il avec une entreprise comme Toyota ?
A l’EPFL, nous avons des cadres très stricts pour la recherche qui nous permettent de travailler avec des entreprises tout en conservant marge de manœuvre importante. En l’occurrence, c’est Toyota qui est venue à nous, connaissant notre expertise. Il est important pour eux de savoir comment la mobilité et le secteur de l’automobile va évoluer. Ils sont venus nous voir avec une série de questions, nous avions les nôtres. Nous avons co-construit l’étude ensemble. Ce qui est intéressant pour nous, c’est que nous pouvons profiter de ce type de commandes pour explorer certaines problématiques que nous considérons pertinentes pour la recherche académique.

Pourquoi avoir mené une étude sur la mobilité des adolescents ?
En matière de mobilité, la période de l’adolescence est mal connue, comme celle de la retraite par ailleurs. C’est dommage, car c’est une période de transition, entre dépendance et indépendance, durant laquelle l’être humain prépare son style futur de mobilité, et donc dans laquelle se trouve les germes de la mobilité de demain. Cette étude aura été une belle occasion de combler un manque et de constituer une base d’information inédite.

L’une des conclusions de votre étude est que la voiture reste le moyen de transport privilégié aux yeux des jeunes. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?
Dans la recherche, il faut toujours être prudent et prendre des pincettes. Plusieurs études récentes suggèrent que l’âge d’obtention du permis de conduire recule, notamment en raison d’un potentiel désamour de l’automobile. Pour notre équipe et pour Toyota, il était intéressant de creuser cette hypothèse. Notre étude, réalisée sur un échantillon de 8’000 ados issus de 5 pays, montre qu’en fait, la voiture conserve une image positive, surtout chez les jeunes filles, parce qu’elle est pratique, confortable et sécurisante, contrairement à l’image renvoyée par les transports publics ou le vélo. C’est donc une image positive, mais qui se crée en partie dans l’opposition aux transports en commun.

Vous dites que « la famille est le berceau de la culture de la mobilité ». Pouvez-vous nous expliquer ce phénomène ?
Cela signifie que les pratiques et les représentations, dans le domaine de la mobilité comme dans d’autres (consommation, vie professionnelle, etc.) sont associés à ce qui s’est fait dans le cadre familial. Si les parents sont « pro-voiture », il est probable que les enfants le soient aussi. L’éducation familiale influence les choix, du moins les choix de base, car ceux-ci, souvent, sont ensuite relativisés, ou remis en cause, du fait de l’éducation, des rencontres avec d’autres milieux sociaux et d’une réaction de révolte vis-à-vis du modèle familiale.

La question qui se pose, c’est de savoir dans quelle mesure l’après famille va amener à refaçonner les pratiques et les représentations. On sait que ce qui est acquis durant l’enfance reste très structurant. Le bon exemple, ce sont les enfants du « péri-urbain » : un jeune qui a grandi dans une maison individuelle de périphérie a de bonne chance de présenter une prédisposition à une utilisation  assidue de la voiture. Toutefois, ce même jeune au fil des rencontres et des changements de contexte résidentiel peut être amené à modifier son rapport à la voiture.

Votre étude met aussi en évidence une différence entre les sexes. Qu’est-ce qui distingue les jeunes hommes des jeunes femmes lorsque l’on parle de mobilité ?
Les jeunes filles se sentent moins en sécurité que les garçons dans leur déplacement, c’est un fait, et c’est ce qui explique pourquoi elles ont une préférence encore plus marquée pour la voiture.

Finalement, que nous apprend votre étude sur ce que sera demain la mobilité ?
Ce qui apparaît en germe dans cette étude, c’est que, contrairement à ce que nous aurions pu penser, nous n’assistons pas à un désamour flagrant  de la voiture. Les adultes de demain devraient continuer à construire leur mobilité autour de l’automobile. Il faut s’attendre à des évolutions liées aux coûts et à l’écologie (développement des voitures électriques), mais la voiture restera un moyen de transport privilégié.

Par ailleurs, on voit que l’offre de mobilité actuelle n’est pas toujours adaptée aux besoins des ados. Le phénomène des « parents taxi » perdure fortement, et il faudrait que les politiques s’intéressent davantage à cette problématique. Le « noctambus », c’est bien, mais ce n’est pas assez. Enfin, les jeunes étant encore très plastiques au niveau de leurs pratiques, on peut déduire de notre étude que nous aurions intérêt à travailler davantage sur la dimension pédagogique en particulier sur la formation à la mobilité.

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Lire le communiqué présentant l’étude – Communiqué de presse
En savoir plus sur le LASUR – Site Internet

(Interview : Laurent Pittet, Nyon, Suisse / Crédit photo : Fotolia- Ljupco Smokovski)

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