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Route de la Soie, le reboot : la ruée vers l’Ouest

C’est un projet de dimension pharaonique, chéri par le président chinois Xi Jinping: une route de 10 000 kilomètres, de bitume et de fer, pour relier la Chine et le cœur de l’Europe, à travers l’Eurasie. Elle flirte avec l’image de l’ancestrale Route de la Soie, et est le sujet d’un documentaire diffusé sur la chaîne Arte (mardi 10 octobre 2017, 22h35 – en replay également).

Destinée à remplacer la route maritime qui achemine les produits de l’industrie technologique chinoise en Europe (d’une durée moyenne de deux mois), l’imposant projet d’un réseau ferroviaire et autoroutier traversant l’Eurasie a été pensée et mis en chantier par la Chine. Ce transport rapide du fret entre les grandes métropoles chinoises et l’Europe, habillé pour la communication comme un revival de la mythique Route de la Soie, renforcera les relations avec le Kazakhstan, riche en gaz et en pétrole. Et ultimement avec la Russie. C’est en tout cas la volonté affichée. Car à l’heure où les tensions militaires s’accumulent en mer de Chine, où les menaces nord-coréennes entraînent l’envoi d’une armada américaine en mer du Japon, il devient urgent pour Pékin d’ouvrir des voies alternatives.

Route historique
La Route de la Soie conférait un pouvoir sans commune mesure à celui qui dominait cet «axe du monde» reliant  la ville de Chang’an (actuelle Xi’an) en Chine à la celle d’Antioche, en Syrie médiévale. Elle irriguait une économie dominée par sa plus précieuse denrée, celle qui lui a donné son nom : la soie. Ce n’était en rien une voie unique, mais un réseau de chemins, d’itinéraires changeant au gré des saisons, des guerres concentrant l’essentiel des échange entre l’Orient et l’Occident durant deux millénaires, pour s’éteindre définitivement au 15e siècle. Voie économique, elle a également été le chemin des pèlerins venus marcher sur les pas de Bouddha, ainsi que des échanges culturels et technologiques. L’Europe et l’Occident lui sont redevables d’avoir acheminé la boussole, la poudre à canon, l’imprimerie et le papier. Elle est une artère d’interpénétration entre les principales religions (christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme, hindouisme). La remise en route de cet axe historique associé aux grands conquérants et au grands marchands/explorateurs que sont Alexandre le Grand et Marco Polo a été dévoilée en 2013 par le président chinois Xi Jinping. Derrière les mots-clés d’entente cordiale, de liens économiques entre les peuples, il y a l’impératif de marchés intérieurs chinois de se développer rapidement.

Prudence
Le documentaire de Nicolas Sridi et Pierre Tiessen, Chine, à la conquête de l’Ouest, riche de son analyse économique et politique, de témoignages de routiers et d’usagers des premiers tronçons de cette route censée relier l’Europe en 15 petits jours, pose prudemment la question de la stratégie sous-jacente et lève le coin des cartes pour voir si leurs dessous n’avaient pas autre chose à nous révéler : quels objectifs géostratégiques à long terme pour une route qui ressemble à s’y méprendre à une via asiatica, sur le modèle romain, ultra efficiente ? Quelles conséquences sur les relations entre les pays d’Eurasie et la Russie, quand celle-ci risque de perdre son influence au profit du voisin chinois générateur du projet ? Qui reprendra la main sur les étendues de terre, les ressources fossiles, l’espace potentiellement urbanisable et donc imposable ? La floraison de mégalopoles sur le tracé chinois fait peu de doutes. Quant au Kazakhstan, il a déjà fait savoir à travers Zhenis Kasymbek, ex-ministre délégué des Investissements et du Développement, son intention  d’investir, « plus de 20 milliards de dollars, d’ici à 2020, dans les transports pour devenir une zone stratégique de transit entre la Chine et l’Europe ». L’objectif pour la Chine est de créer un couloir commercial vers l’Europe, appelé à se développer, se peupler et se densifier, et qui permettra de renforcer son empreinte dans toute l’Eurasie, terre promise des surcapacités industrielles chinoises. « Une route, une ceinture » (« One road, one belt ») est le nom de cette nouvelle Route de la Soie, pensée, d’après les observateurs, avant tout comme une arme économique servant à boucler un gigantesque périmètre.

La Renaissance du Rêve chinois
« Je sais que cette route continue vers l’Europe. Je serais très heureux d’y arriver » s’emballe ce routier qui avale les kilomètres dans son bahut depuis que l’exode rural l’a propulsé derrière un volant. Pour lui, les 10 000 kilomètres de route, nouvelle colonne vertébrale propulsant la région dans une révolution axiale potentielle, est une réalité, un horizon. Pour nous et le reste du monde, elle ouvre quantité de questions. Comment ne pas y voir la tentative de pénétration à l’ouest de l’Empire du milieu, quand des villes telles que Chongquing ou Lanzhou, qui il y a peu étaient à peine quelques calligrammes sur une carte, profitent désormais de nouvelles infrastructures, d’un développement économique et urbanistique inédit, dont commencent à bénéficier certaines localités du Kazakhstan ? La « Renaissance du Rêve chinois », formule vague qui s’entend en filigrane tout au long du documentaire, trouve écho dans le slogan politique de Xi Jinping : « Tous unis le long de la nouvelle Route de la Soie, avec nos amis du monde entier ».

Dès avant le bouclage de cette nouvelle ceinture de communication et de transports, restoroutes, infrastructures routières s’implantent dans un gigantisme qui laisse peu de doute sur la volonté d’en imposer, mais qui peine à se peupler : des salles à manger vides, des stations-service en stand-by et, depuis le ciel, une autoroute serpentaire où les quelques camions se suivent à de très longue distance. Un peu comme si ces lieux et leurs occupants étaient sur les starting-blocks, comptant les jours et les heures avant la grande ruée vers la nouvelle frontière. « Pour la première fois de son histoire, la Chine est un pays unifié par ses routes et ses infrastructures, dit la voix-off. La géographie est moins un obstacle qu’elle ne l’était il y a 20 ans. La notion de temps et la vie des gens s’en trouvent changés dans un pays que le commerce et les échanges a rétréci. » Et c’est soudain le monde entier, et son Histoire, qui nous semblent tenir dans un mouchoir roulé en boule dans le fond de la poche d’une Chine dont rien ne semble pouvoir freiner l’avancée économique et technologique.

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Chine, à la conquête de l’Ouest,
documentaire de Nicolas Sridi et Pierre Tiessen, mardi 10 octobre 2017, 22h35, sur Arte (disponible également sur la plateforme Arte+7).

(Texte : Nicolas Bogaerts, Bruxelles, Belgique / Crédits photo :  Arte)

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