« Plus que la route, les lieux fixes sont déterminants »

Une ambiance moite, avec un bruit de route incessant. Une intrigue poussée par un rêve d’écriture, contrariée par la méchanceté – mais illuminée par une beauté, platine, ingénue, celle de Pauline Lafont, dans le rôle de Lilas. C’est L’Eté en pente douce, qui marqua les esprits à sa sortie en 1987, et qui revient, 30 ans après, en bande dessinée. Un projet fou, mais réussi, mené à bien par Jean-Christophe Chauzy, qui a bien voulu répondre à nos questions.

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Roaditude – Jean-Christophe Chauzy, être invité à travailler sur une œuvre culte comme L’Eté en pente douce, est-ce une consécration, ou un piège ?
Jean-Christophe Chauzy – C’est un réel plaisir de collaborer avec un auteur dont on admire les histoires et l’écriture, comme c’est le cas avec Pierre Pelot. L’Eté en pente douce, c’est un roman paru en 1980, puis un film sorti en 1987, il y a tout juste 30 ans, qui a été le succès qu’on sait, notamment grâce au magnétisme de Pauline Lafont. Et aujourd’hui une adaptation en bande dessinée ! Il est très excitant d’imaginer plusieurs artefacts à partir d’un même texte, à plus forte raison avec des singularités affirmées. Et cela même si la comparaison est inévitable.

Pourquoi reprendre aujourd’hui L’Eté en pente douce ? Quel est le sens de ce projet ?
Avant tout, car le texte est beau. J’ai beaucoup aimé le roman de Pierre Pelot, très noir, bien plus noir que le film de Gérard Krawczyk. D’autre part, en tant qu’auteur de bande dessinée, j’aime beaucoup l’osmose, qui me lie en tant que dessinateur à l’auteur dont j’adapte l’œuvre. C’est un travail commun très enrichissant.

D’autre part, les thèmes abordés dans L’Eté en pente douce restent hélas d’actualité, même si l’action se déroule au milieu des années 80 ! Le pouvoir d’attraction de Lilas, l’héroïne, et la basse connerie des mâles qui l’entourent, ce sera toujours une comédie humaine active et actuelle. Et ces thèmes travaillent mon œuvre depuis ses débuts.

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Comment s’est déroulée la collaboration avec Pierre Pelot, auteur du roman initial, qui a participé activement au projet ?
Très simplement. A la demande de Yan Lindingre, le rédac chef de Fluide Glacial, Pierre Pelot a adapté son roman en scénario dans l’idée de réaliser une bande dessinée. Lindingre, qui tenait à nous associer, a fait le facteur, j’ai lu, j’ai fait le casting, j’ai maquetté, mis en scène, et mis en images. Nous avons eu un débat intéressant sur la densité rédactionnelle des premières séquences, dans laquelle j’ai essayé (en vain) de tailler un chouia dans le texte de Pierre. Pour le reste, respect au style du maestro, à moi de trouver des solutions pour lui faire de la place.

Il est difficile de dissocier le roman de Pierre Pelot (1981) du film de Gérard Krawczyk (1986). Comment avez-vous travaillé avec ses deux références ?
J’ai lu le bouquin, bien entendu, et goûté chaque ligne de ce style unique, mais je n’avais pas vu le film. Dès le début du projet, j’ai décidé de ne pas le voir pour préserver mon travail de mise en images. Je craignais d’être influencé, de piocher dans des lieux, des accesssoires, des gueules, des ambiances qui ne seraient pas les miennes. Maintenant que la bande dessinée est terminée, je peux enfin voir le film ! Quelle brochette d’acteurs, tout de même !

La route est une composante active de cette histoire. Elle en est une partie du décor, de même qu’un acteur menaçant. Est-ce un thème qui vous touche, et qui est intéressant à dessiner ?
La route, certes, tisse les liens entre les différents lieux de l’action. J’aime dessiner les parcours, les déplacements, les changements de lieux, d’ambiance. Mais dans L’Eté en pente douce, plus que la route, les lieux fixes sont déterminants. Ils obligent à un certain déterminisme des personnages, qui sont contraints par leur milieu. Ici, la maisonnette, le jardin, les garages. Et puis le scénario impose une grande unité de lieux. La première séquence se déroule dans le jardin de Fane et Mo. Il s’agissait de caractériser chaque lieu, de le rendre intéressant sur la durée, et d’accompagner le récit de façon vivante. D’où les passages d’oiseaux dans les frondaisons, les changements de lumière, les canettes ouvertes et bues peu à peu. J’ai depuis longtemps admis la forte portée narrative des paysages, qui sont autre chose que pur décor, que fond sur lequel des personnages s’animent. D’une certaine manière, les lieux sont moteurs de l’action, leçon héritée de mes lectures de romans noirs !

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Les critiques sont élogieuses sur le travail que vous avez réalisé pour L’Eté en pente douce. Du coup, on va vous attendre… au tournant. Pouvez-vous nous dire un mot de vos prochains projets ?
Les critiques positives, je prends ! On passe tant de temps sur la table à dessin, que voir son labeur reconnu, ça donne un peu de baume au cœur. Aussitôt L’Eté en pente douce fini, j’ai commencé à me remettre doucement à la suite du travail entamé depuis trois ans avec Le reste du monde et Le monde d’après chez Casterman. Je m’y pose la question de notre survie dans le cas d’une catastrophe de très grande ampleur. Citadins plutôt choyés, que deviendrions-nous sans eau, provisions, éléctricité et autres sources d’énergie, sans réseau, dans information, sans soins, sans secours, comme cela arrive épisodiquement dans certains pays infortunés. Je commence tout juste le troisième tome ! Un projet très stimulant, qui me permet de faire des choix graphiques plus spectaculaires, car les paysages sont mouvants, sublimes et hostiles. J’ai hâte !


Jean-Christophe Chazy et Pierre Pelot, L’Eté en pente douce, Fluide Glacial, Paris, 2017.

(Inteview : Laurent Pittet, Nyon, Suisse / Crédits photo : Marc Charmey)