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Petits Plaisirs De La Route : Rouler Sans But

Petits plaisirs de la route : rouler sans but

Nouvelle chronique sur le carnet de route de Roaditude: tous les deux mois, Alexis Malalan, qui vit entre Lausanne (Suisse) et Belgrade (Serbie), nous confesse ses petits plaisirs de la route.

Au risque de passer pour un toqué, j’avoue aimer passer des heures au volant de ma voiture, à tourner en rond sans projet, à laisser les virages et carrefours m’orienter. Pendant une certaine période de ma vie, j’avais poussé le vice jusqu’à répéter cette expérience plusieurs fois par semaine. Je m’enivrais de routes, juste pour le plaisir de rouler sans but.

Est-ce normal, Docteur ? Une rapide recherche sur Google suffit à se rassurer. Elle montre que nous sommes un grand nombre à partager cette passion. Certains l’ont même mise en image, comme ce motard finlandais qui filme sa pérégrination irrationnelle dans une vidéo presque hypnotique.

D’autres évoquent le sujet sur les forums de discussions. « Ça vous le fait aussi ? Pas du tout ? J’suis bonne à enfermer ? Vous auriez un début d’explication, quelque chose ? » C’est ainsi que commencent les conversations, avec cette tonalité un peu coupable, comme si rouler sans but avait quelque chose d’inavouable. Les initiatrices et initiateurs (j’ai fait mes statistiques à l’instinct, la question intéresse femmes et hommes en toute équité) sont vite apaisés par une pléiade de gens tout contents, eux aussi, de confesser leur péché mignon. Et si quelques rabat-joie refroidissent les débats, comme celui qui déclare « À 1,36 € le litre de gasoil, j’ai d’autres occupations dans ma vie », inutile de dire que les arguments de ce type ne pourront jamais gâcher notre plaisir à nous, les routiers du néant. Alors pourquoi partons-nous comme ça, sans destination ?

Qu’on épluche les forums, articles, livres, films ou chansons, une constante revient. Si nous roulons sans but, c’est souvent pour échapper à un mal-être, à une situation stressante ou à un coup de blues.

Qu’est-ce tu dirais, si j’te disais qu’ça file pas fort,
Qu’j’ai l’impression d’aller nulle part,
J’passe te prendre pour un trip de char,
Rouler sans but, prendre le bord…

Dans une jolie balade folk, le groupe québecois Kaïn résume bien cette envie de fuir, de trouver sur la route un lieu où évacuer ses pensées sombres. Comme si, la vie étant déjà suffisamment absurde comme ça, nous avions besoin de l’absurdité de la route pour reprendre nos droits.

Il y a les explorateurs et les contemplatifs, aussi. Ceux qui roulent sans but pour voir du pays, découvrir des chemins jamais empruntés, des détours cachés. Comme Cédric T., blogueur et voyageur, qui exalte sur Twitter (@FromYukon) la magie des paysages rencontrés au hasard de la route. Et puis l’on peut même trouver des arguments productivistes à ce plaisir. Ainsi, nombreux sont ceux qui mentionnent qu’en tournant en rond sans objectif, au volant, à vélo ou à moto, ils peuvent enfin se recentrer et prendre des décisions importantes.

Finalement, c’est l’écrivain américain Jim Harrison, décédé il y a quelques mois à peine, qui met tout le monde d’accord avec sa vision métaphysique de la route. Ainsi décrit-il la joie, mais aussi l’essentialité, de s’évader au petit bonheur la chance : « Le plaisir que tu prends à rouler sans but revient à accepter ta propre fragilité, le passage du temps, tandis que les kilomètres qui défilent égrènent ton propre compte à rebours. Lors de ces déplacements à travers le pays, tu es à chaque instant capable de cartographier ton passé, et tu as une vision de plus en plus claire de ton avenir. Jamais tu n’approcheras d’aussi près l’existence libre et capricieuse d’un oiseau migrateur. »

Comment mieux résumer l’impression qui se dégage de nos voyages aléatoires ? Comment mieux évoquer notre sensation d’être connectés comme jamais à nous-mêmes et à l’instant, alors même que nous semblons tutoyer le vide ? Au fond, « rouler sans but » n’est pas une expression très heureuse. Car justement dans cette expérience, c’est la route qui, en imposant son hasard, nous donne enfin un dessein.

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Références :
Kaïn, « Comme dans l’temps », tiré de l’album Nulle part ailleurs, Disques Passeport, 2005 (https://www.youtube.com/watch?v=TegvtIeqLKk), www.kain.ca
Cédric T. sur Twitter (@FromYukon) : https://twitter.com/FromYukon/status/730673137612931073
Jim Harrison, En Marge : Mémoires, 10-18, 2004, trad. : B. Matthieussent

(Texte : Alexis Malalan / Crédit photo : YouTube, Jere Karhapää)

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