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Miséricorde, Ou La Voie De La Rédemption

Miséricorde, ou la voie de la rédemption

Le film Miséricorde, scénarisé par Antoine Jaccoud et réalisé par Fulvio Bernasconi, est un road movie magistralement écrit, sombre et profondément humain. Cette co-production helvético-canadienne évoque aussi le fossé qui sépare les amérindiens des blancs dans un Canada brutal, pauvre et inégalitaire, où les fantômes du passé, toujours vivaces, nous emmènent loin des sentiers touristiques. 

Miséricorde s’ouvre sur une image intriguante: près de la rive d’un lac, un homme se tient immobile, de l’eau jusqu’aux cuisses, et il passe dans son regard quelque chose de terrible qui fait craindre qu’il ne cherche à se suicider. La musique de Nicolas Rabaeus, digne de celles d’un Hans Zimmer (Inception, Interstellar) ou de Steven Price (Gravity) s’élève et pose immédiatement le décor : il s’est passé quelque chose de grave, et il va se passer quelque chose d’encore plus grave.

Ce qui caractérise souvent un bon film, c’est que son histoire peut tenir en une seule phrase. Et donc, au Canada, un homme brisé, Thomas Berger, se met en chasse pour retrouver le chauffard qui a percuté un jeune amérindien sur la route. Sur une idée du regretté journaliste Pierre-Pascal Rossi, les auteurs du film ont construit une histoire qui n’est pas sans rappeler les mythes grecs antiques: le conflit intérieur du personnage principal, Thomas, ne trouvera – peut-être – sa résolution que par l’accomplissement d’une quête (retrouver le chauffeur d’un camion noir), en prenant la route. Sur cette trame d’une grande simplicité viennent s’ajouter en filigrane des thèmes et motifs qui enrichissent considérablement le scénario.

Routes antagonistes
Et pour commencer, il y a la route, justement. Cette route qui part du Québec en direction du Grand Nord, parcourue par des semi-remorques anonymes à travers la nature sauvage. Une nature qui se révèle pire qu’hostile: elle est complètement indifférente au sort des hommes qui la traversent. Il pleut, il neige, il vente. La forêt est sombre, filmée de manière flippante. Thomas, chemin faisant, interroge des camionneurs, dont la méfiance inquiète aussi : il est systématiquement accueilli par un « Qu’est-ce que tu veux ? » agressif, dénué de la moindre empathie. La quête s’annonce donc ardue sur ces routes antagonistes, d’autant plus que Thomas a à ses trousses des policiers (dont une fliquette au caractère bien trempé et enceinte jusqu’aux oreilles, flanquée d’un acolyte débonnaire – clin d’œil assumé au Fargo des frères Coen) bien décidés à ne pas le laisser faire justice lui-même.

L’intérêt du film réside aussi dans le fait qu’il évoque la condition des amérindiens de manière frontale, mais sans pathos inutile. A voir dans quelles conditions ils vivent, on se dit que la société civile et le gouvernement canadiens ont encore beaucoup à faire pour « ré-intégrer » les natives après avoir tout fait pour les désintégrer. Parqués dans une réserve sans âme sur les bords du Lac Simon, les membres de la tribu Anishinabeg (qui jouent leurs propres rôles dans le film) vivent dans la misère et l’ennui. Le chômage, l’alcool et les drogues font des ravages, et les natives subissent l’ostracisme, voire le racisme de blancs. Un camionneur fait en effet cette déclaration abominable à Thomas : les indiens se jettent volontairement sous les roues des camions car « ils n’aiment pas la vie ». Et puis il y a cette confession terrible du père de la policière, ancien flic lui aussi,  à sa fille: il a eu la main lourde sur les natives quelques années auparavant.  Fulvio Bernasconi et Antoine Jaccoud ont fait appel à des anthropologues et ont obtenu le feu vert des anciens pour coller au plus juste à la réalité quotidienne de cette tribu algonquine, une réalité difficile. Une lueur d’espoir subsiste cependant, car les Anishinabeg restent très proches de leurs traditions et de leurs rites ancestraux, notamment funéraires.

Le Grand Pardon
Le spectateur comprend très vite où la motivation de Thomas à poursuivre le conducteur du camion noir trouve sa source: lui aussi a la conscience torturée par la mort d’un enfant. Bref, tout est en place pour que la quête du protagoniste principal tourne très, très mal.

Mais la grande force du film est justement d’éviter l’écueil de la violence. La rencontre avec Ann-Marie (interprétée par la québecoise Evelyne Brochu, sidérante de justesse dans un rôle pas facile à défendre) va permettre d’envisager le véritable sens de cette poursuite en apparence désespérée : le fantôme de Mukki – l’ado amérindien renversé par le camion – et les membres de la tribu Anishinabeg réclament que le meurtrier vienne faire acte de repentance auprès du cadavre du jeune homme. L’oncle de Mukki déclare d’ailleurs à ce propos: « Y’a personne qui nous demande pardon à nous autres. » Il ne s’agit donc plus de faire justice, mais de provoquer la contrition du coupable.

Ainsi, une forme de réparation, le pardon ou l’apaisement seront-ils possibles ? Un jour, peut-être. Car sur la route, les destins peuvent se croiser pour le pire, mais parfois aussi, pour le meilleur.

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Miséricorde (2016), un film de Fulvio Bernasconi, avec notamment Jonathan Zaccaï, Evelyne Brochu et Anthony Therrien. 90 minutes.

(Texte : Nicolas Metzler / Crédits photo : Point Prod et autres)

 

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