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Routes Américaines : Le Chemin Du Roy, Vestige Carrossable De La Nouvelle-France

Routes américaines : le chemin du Roy, vestige carrossable de la Nouvelle-France

La route 138 borde le fleuve Saint-Laurent et offre des paysages somptueux à celui qui veut bien faire un détour pour l’emprunter. En plus du panorama, l’histoire de la 138, anciennement appelée « chemin du Roy », mérite qu’on s’y attarde…

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Nous sommes en 1737. La construction du chemin du Roy vient d’être complétée, après 6 ans de travaux communautaires intensifs. La chaussée fait presque 8 mètres de large, avec un fossé d’un mètre de chaque côté. Pour la première fois dans l’histoire de la colonie, on peut relier Québec à Montréal par une route terrestre, sans devoir remonter le fleuve. Pas que ce soit particulièrement rapide: on estime que le voyage s’étire entre 4 et 6 jours; ni particulièrement confortable: les écrits de l’époque recommandent l’usage d’un coussin pour rendre le trajet plus supportable.

Par monts et par vaux
En parcourant les 280 kilomètres qui constituent le chemin du Roy, on franchit pas moins de 37 seigneuries, ces parcelles de terrain sous la juridiction d’un seigneur. Elles sont réparties au long des rives du Saint-Laurent, afin que chacun ait accès à l’eau (contrairement aux cantons anglais utilisés plus tard en Estrie). Le chemin du Roy porte d’ailleurs son nom à cause de son orientation parallèle au fleuve.

Sa construction nécessite toute une logistique: les seigneurs étant responsables de l’aménagement de leur lopin, le grand voyer (chef de chantier dans le vocabulaire contemporain) doit coordonner les multiples corvées afin d’en venir à bout. Il interdit tour à tour l’ensemencement de la route et la pose de barrières. Même une fois la construction terminée, les censitaires (habitants de la seigneurie) doivent assurer l’entretien de la route. Il faut gérer la traversée des 26 (!) rivières en traversier, en bac ou en canot. Il faut ajouter des billots de bois quand la terre devient trop boueuse. Il faut installer des épinettes en hiver pour bien signaler le chemin à suivre, surtout dans une tempête. On fait avec les moyens du bord, la nature est à la fois adverse aux colons et complice de leur entreprise.

Le territoire n’est pas vierge à l’époque, les premières Nations y sont présentes depuis des millénaires, leurs sentiers sillonnent les forêts. Mais le chemin du Roy est l’un des projets des plus ambitieux que la colonie entreprend (et mène à bien). À terme, il modifie profondément la mobilité des marchandises et des Nouveaux-Français.

Une route royale
En fait, le chemin du Roy constitue la continuation d’un tronçon antérieur: l’avenue Royale, qui relie Cap-Tourmente à Cap-Rouge, soit les deux extrémités du territoire de la ville de Québec. Dès 1660, on entreprend son aménagement, entre autres pour pouvoir rapidement acheminer les récoltes au centre-ville. La route est sinueuse, toute en montées et en descentes, cahoteuse par endroits, quoique maintenant asphaltée. On est loin des autoroutes rectilignes modernes, conçues pour les poids lourds unidirectionnels.

En 1967, nul autre que Charles de Gaulle emprunte le chemin du Roy, à bord d’une Lincoln noire décapotable. Il commence son pèlerinage à Donnacona, où trois mille des sept mille habitants du village prennent part au cortège. Entre Québec et Montréal, des fleurs de lys sont peintes à même le macadam et des arcs de triomphe en branches de sapin essaiment la route. C’est à son arrivée dans la métropole que le Général prononce son fameux « Vive le Québec libre ! ». Quelques mois plus tard, il se souvient de son passage en ces mots :

« De Québec jusqu’à Montréal sur les 250 kilomètres de la route longeant le Saint-Laurent et que les français canadiens [sic] appellent le « chemin du Roy » parce que jadis pendant des générations leurs pères avaient espéré qu’un jour un chef de l’État français viendrait à la parcourir, des millions d’hommes, de femmes, d’enfants, s’étaient rassemblés pour crier passionnément « Vive la France » et ces millions arboraient des centaines et des centaines de milliers de drapeaux tricolores et de drapeaux du Québec à l’exclusion presque totale de tout autre emblème. »

Aujourd’hui, des pictogrammes bleu royal de la couronne du « Roy » indiquent que la route est patrimoniale. Il est pourtant aisé de s’en apercevoir autrement: des manoirs seigneuriaux, des moulins, des églises et des maisons traditionnelles aux toits mansardés, aux lucarnes discrètes et aux galeries colorées flanqués de caveaux à légumes bordent l’ancienne route principale. Les cyclistes sont nombreux à redécouvrir une partie de l’histoire du Québec en l’empruntant. Rien de semblable aux abords de l’autoroute 40, si l’on préfère la rapidité, elle qui traverse des champs monotones et quelques bosquets jusqu’à ce que pointe Québec à l’horizon. Comme quoi la modernité a vite fait d’effacer le passé au nom de l’efficacité.

(Texte : Nora T. Lamontagne / Crédits photo : Wikipedia et Instagram)

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