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Pikes Peak, Une Danse Avec Les Nuages

Pikes Peak, une danse avec les nuages

Ce week-end avait lieu dans le Colorado la reine des courses de côte, seconde plus ancienne épreuve automobile aux Etats-Unis : la Pikes Peak International Hill Climb. Entrez dans la légende.

Quelques notes de piano, une forêt de sapins éclairée par la lumière rasante d’une fin de journée et une mystérieuse brume poussée par le vent. Voici les premières images qui impriment la pellicule. Puis la brume devient nuages de poussières et le vent bourrasque. Le piano accélère, les accords s’enchaînent en un rythme entêtant. À peine apprend-on qu’Ari Vatanen est l’acteur principal du film qu’un grondement déchire l’air : et qu’un bolide bleu fond sur la caméra et le spectateur.

Le bolide, c’est une Peugeot 405 Turbo 16 et le décor, le Pic Pikes, ou plutôt le Pikes Peak, comme on le dit au Colorado et dans tout le reste du monde. Ce court-métrage, tous les passionnés d’automobile et de rallye le connaissent par cœur : c’est Climb Dance, réalisé par Jean-Louis Mourey, qui relate l’ascension victorieuse d’Ari Vatanen dans l’édition 1988 du Pikes Peak International Hill Climb (le film est visible sur Youtube).

Une danse que le champion finlandais mène avec son auto. Agrippé à son volant, il envoie la Peugeot en appel-contre-appel d’un virage à l’autre sur l’étroite bande de terre qui monte vers le ciel et les 4 302 m d’altitude du pic. Par moments, les roues tutoient le vide ; à d’autres, l’auto embrasse si langoureusement le point de corde que l’image de la caméra se remplit de terre. Ari, lui, reste tranquille et lâche le volant d’une main pour masquer ce soleil qui l’éblouit. À l’arrivée, le record de l’épreuve est battu en 10 minutes 47,220 secondes, mais le buveur de lait ne perd rien de son flegme quand il déclare à la presse que « c’était comme conduire dans ma ferme, j’ai profité du moment. Le record est un bonus agréable. »

C’est à des fins promotionnelles que Spencer Penrose créé la course de côte du Pikes Peak en 1916. Si l’explorateur Zebulon Peak, qui lui a donné son nom, a échoué son ascension au début du XIXe siècle, on peut, 100 ans plus tard, jouir du sublime panorama offert à son sommet en y montant par un chemin carrossable. Panorama dont Penrose, grand homme d’affaire et philanthrope, s’est amouraché au point de vouloir en faire profiter le plus grand monde. Il décide donc d’élargir la route pour en faire la Pikes Peak Highway, inaugurée en 1915. Et quoi de mieux qu’une course pour la faire connaître ?


Ambiance lunaire au sommet, le matin de la course. La météo change très vite sur ce tracé d’altitude.

Audi contre Peugeot, la légende du Pikes Peak
Le premier vainqueur du Penrose Trophy a gravi la montagne en 20 minutes 55,60 secondes, temps qui va fondre tout au long du siècle. Si quelques grands noms du sport automobile américain s’y sont frottés, l’aura de l’épreuve ne dépasse guère la région jusqu’aux années 80. Mais quand le pilote de rallye John Buffum remporte l’épreuve deux années de suite, avec sa « banale » Audi Quattro, au nez et à la barbe des monoplaces engagées par les habitués de la course, le constructeur allemand décide de faire du Pikes Peak sa chasse gardée et envoie Michelle Mouton avec une version surpuissante de la Quattro, en 1984 et 85, puis Bobby Unser en 86, et Walter Röhrl en 87 : 6 victoires consécutives pour la marque aux anneaux, qui achève ainsi de se faire un nom outre-Atlantique.

La même année, Peugeot prend le train en marche en envoie une armada de trois 205 T16, la voiture qui domine le Championnat du monde des rallyes (et bientôt le Paris-Dakar) au Pikes Peak. Le constructeur français dépense 1 million de dollars, loue la route en exclusivité pendant 7 jours, mais la mécanique ne tient pas. Vatanen bat le record de la piste, mais Röhrl se montre encore plus rapide. Alors, l’année suivante, Peugeot modifie la voiture spécifiquement pour l’épreuve. Sous la carrosserie évoquant la 405, 4 roues motrices et directrices, transmission à 6 rapports et aérodynamique à effet de sol. En 1988 et 89, les français sont intouchables, avant de passer le relais à Suzuki et Toyota.

En 2002, le Pikes change de physionomie à tout jamais : coupable d’abimer la nature par érosion, la route en graviers doit laisser place à un ruban d’asphalte, qui va progressivement monter jusqu’au sommet, année après année, jusqu’en 2012. Le néo-zélandais Rod Millen, qui a remporté l’épreuve à 5 reprises dans les années 90, en prophétise la fin. Il n’en sera rien : encore plus rapide et spectaculaire, la plus célèbre course de côte au monde reste plus que jamais un monument du sport automobile.


Une arrivée à 4300 mètres d’altitude, ce qui n’est pas sans incidence sur la performance des moteurs.

Les fous du volant dans leur drôle de machine
Car derrière la vitrine de la catégorie Unlimited (sans limites), les 19,98 km de bitume aux 156 virages accueillent cette année plus de 80 voitures et moto des plus modestes au plus sophistiquées. Le plateau de la « race to the clouds » (la course vers les nuages) est des plus hétéroclites : on y rencontre des engins électriques surpuissants (Rhys Millen, le fils de Rod, a remporté l’épreuve 2015 sans consommer une goutte de carburant), des quads, des barquettes de circuit comme la Norma de Romain Dumas (victorieuse en 2014 et 2016), des sportives modernes ou anciennes (quelques Porsche des années 70 ou une Camaro ’69) et aussi deux Audi Quattro des années 80, les voitures mêmes qui ont placé le pic sur la carte du monde.

L’ambiance est celle bon enfant des kermesses de l’automobile dont seuls les Américains ont le secret. Même si le bilan humain du Pikes Peak est modeste (6 morts depuis 1921) au regard de l’incroyable dégringolade qui attend celui qui sortira de la route, le danger est ici omniprésent. Plus encore depuis que la route est asphaltée et que les vitesses sont toujours plus élevées. Les amateurs de vidéos sensationnelles gardent le souvenir de l’envolée de la Mitsubishi Lancer de Jeremy Foley, dans le bien nommé secteur de Devil’s Playground (le terrain de jeu du diable), transformée en charpie après une dizaine de tonneaux lancée dans le vide à pleine vitesse. Plus de peur que de mal, cette fois-ci.

#dontcrackunderpressure, le slogan de Tag Heuer, s’applique particulièrement bien à l’insensée épreuve du Pikes Peak, dont l’horloger est le chronométreur officiel depuis l’édition du centenaire, en 2016. Pour affoler les aiguilles du chrono, il faudra accrocher un record qui paraît aujourd’hui imbattable : celui du légendaire Sébastien Loeb, réalisé à bord d’une Peugeot 208 T16, un prototype avec un moteur de 887 ch, lors de l’éphémère retour du constructeur français, en 2013 : 8 minutes 13,878 secondes (la montée de Loeb est visible sur Youtube). Ne pas craquer, tel est le secret d’une danse avec les nuages.


“Recueillement” après la course. Arriver en-haut, c’est déjà une victoire.

Edition 2017
L’édition 2017 de l’épreuve a été marquée par une météo très instable (ce qui n’est pas une surprise pour ceux qui connaissent l’épreuve), par l’absence d’écuries de grand constructeur, et par une nouvelle victoire du Français Romain Dumas, sur son prototype Norma. Le champion s’est montré pourtant insatisfait, ayant pour objectif de battre le record de Sébastien Loeb, malgré des moyens sans commune mesure : « Les choses ne se sont pas passées comme attendu, explique l’ancien vainqueur des 24 Heures du Mans. Nous avons eu un problème technique qui n’était jamais apparu auparavant. L’objectif numéro 1, c’est de gagner la course. Mais comme compétiteur, mon but est d’aller toujours plus vite. »


L’ambiance est celle bon enfant des kermesses de l’automobile.

(Texte : Yan-Alexandre Damasiewicz, Paris, France / Crédits photo : Marc Charmey, sur place, à Colorado Springs)

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