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Routes Africaines – La R 706 Au Kasaï,  à Travers La Guerre

Routes africaines – La R 706 au Kasaï, à travers la guerre

Si un jour vous vous retrouvez sur une des rarissimes routes qui se logent aux abords du fleuve Kasaï, à quelques dizaines de kilomètres au nord de la frontière avec l’Angola, à 700 km à l’Est de Kinshasa, c’est très certainement que vous vous situez près de la ville la plus connectée en réseau satellite du monde. Ville construite par le consortium belgo-américain Forminière en 1906 à l’initiative du roi Léopold II, Tshikapa est traversée par la R 706, piste qui plagie à la perfection une partie du sillon du fleuve qu’elle abrite (pas besoin d’être un expert en géologie pour le remarquer) et sur laquelle il est préférable de ne pas s’aventurer ces jours-ci. Stop sur une route qui regorge de trésors diamantifères. Où presque tout s’est arrêté, excepté la pluie (mbùla ou bambùla, en tshiluba, langue bantoue parlée dans la province du Kasaï).

Le vieux documentaliste du département Cartes et plans de la Bibliothèque royale de Belgique l’avait bien dit : « Vous recherchez une quoi? Une route en RDC qui n’est même pas référencée sur Wikipédia? Autant vous dire que c’est comme chercher une nano-épingle dans une immense meule de foin. Et en pleine brousse, s’il vous plait! »

Naïvement je lui réponds : « Ah bon, et pourquoi donc? »

D’une naturel évident, il relance : « Bah, le Congo (Kinshasa, pas Brazza) Mad’moiselle! Le Congo belge, c’est un continent! Et vous, vous cherchez une PISTE qui se trace sur seulement quelques centaines de kilomètres dans un pays, euh, pardon, un continent, qui fait quatre-vingt fois la superficie de la Belgique! »

R comme route
À peine deux-cent kilomètres à travers le sol précieux d’un pays dont la superficie mesure presque deux millions et demi de km² et toujours pas d’asphalte sur cette piste qui, vu du ciel, ressemble à une épingle aux environs de laquelle on peut encore pêcher ou s’embouer jusqu’au cou 6 mois de l’année.

Après l’armistice de la Grande Guerre et déjà enrichie avec la découverte du premier diamant en 1907 par un prospecteur chanceux, la Forminière faisait construire près de 1000 kilomètres de pistes à travers la Province. La R 706 représentait alors 1/5 du réseau routier kasaïen à cette époque. Avant 1918, aucune carte n’indique clairement son tracé.

Sur Google Earth, en partant virtuellement de l’extrême Est de la R 706, nous sommes à Tshibangu, orthographié Tshilangu sur « la carte routière officielle de la province du Kasai » éditée en 1958. Déjà, sur une carte de 1936 répertoriant les richesses des sols au Congo confectionnée par le Ministère des colonies, on voit qu’elle trace exactement le même parcours qu’aujourd’hui.

Pointez votre doigt sur la carte en papier renforcé de 1958 et remontez au-dessus du dos de l’épingle vers le nord-ouest, vous arriverez à la localité chrétienne de Lubanza. Jusque-là, il fait plus ou moins calme. Et puis, le jour où vous vous retrouvez réellement sur la R 706, descendez-la vers le sud et roulez vite. Roulez à en crever vos pneus boueux si vous n’avez pas la chance de conduire une inc(l)assable Toyota Land Cruiser dont le modèle de fabrication est réédité depuis les années 50 tellement son indécrottable pare-buffle ne laisse rien sur son passage. Pas même le spectre d’une vache squelettique et poussiéreuse qui se retrouverait somnolante sur la route en plein dans votre sillage. Il faut la traverser, la R706, pour la comprendre, en longeant le fleuve Kasaï que l’on aperçoit jusqu’à jouxter sa rive gauche, une fois atteinte la légendaire localité de Tshikapa, chef-lieu de la province et fief de la société minière Miba. Justement là où le diamant a été découvert, provoquant une ruée féroce vers les pierres précieuses au début du vingtième siècle. Sollicitant depuis lors chaque semaine les diamantaires d’Anvers, de Tel-Aviv et de Surat. D’où l’importance du réseau satellite sur la ville.

Passé la ville, la route abandonne le sillon du fleuve pour plonger jusqu’à l’ancienne possession portugaise. Fin de piste.

R comme rivière (de diamants bruts)
Après Henry Morton Stanley, l’ « affreux petit bonhomme » dépeint par la reine Victoria d’Angleterre, les explorateurs européens devaient eux aussi se frayer un chemin vers les richesses du continent mystérieux. Remontons en 1907 dans les sables rouges de la vallée où la route prioritaire 706 allait se dessiner.

On aurait pu obtenir par déduction naïve que la piste n’a jamais été goudronnée par souci de ne pas bétonner les boyaux de l’Afrique centrale, jolis morceaux de terres dans lesquelles grouillent d’abondantes ressources diamantifères. En 1936, à peine trente ans après l’affolante trouvaille du diamant, la situation des principaux gisements dans cette zone est très claire. Elle s’inscrit comme une égratignure sur les légendes des cartographies la représentant. Elle hache la rivière dans toute sa longueur de Makumbi jusqu’à Tshikapa. Une baleinière censée éviter les « diamants de conflit » sillonne d’ailleurs aujourd’hui le fleuve entre les deux localités pour faciliter le dragage des alluvions.

En contenu, la rivière éponyme est un large cours d’eau à fond plat idéal pour le travail des exploitants et des creuseurs qui y accèdent par la route et/ou par l’aéroport de Tshikapa

Les gisements se dispersent le long de la vallée dans des aires aplanies caractérisées par des sables ocres d’une épaisseur de 10 à 60 mètres. En effet, le diamant reste un métal hyper solide gisant sous un épais poudingue souterrain creusé par la main de l’homme, tranchée couramment à l’époque coloniale. Parfois au discrédit d’un second roi des belges aventurier, conquérant, « trempé dans la boue » trop souvent et dont la réputation a été salie à tort. Et puisqu’il est souvent plus confortable d’inculquer la faute à une seule personne pour « laver » et « blanchir » toutes les autres.

La découverte d’un des matériaux les plus précieux du monde dans les alluvions du  Kasaï a ouvert une brèche dans nos sociétés occidentales et ainsi naissait la R 706, route d’intérêt générale et méconnue. Méconnue peut-être parce que l’Office National des Routes du Congo préfère ne pas la goudronner afin d’éviter de la rendre plus praticable les six mois de l’année durant lesquels elle s’apparente au tanne ouest-africain. Un marécage sur lequel on peut circuler mais qui, à une période déterminée, peut devenir dangereux et où il est préférable de ne pas trop tarder…

R comme risque
C’est par la route que se fait l’une des étapes du commerce de pierres précieuses et tous les moyens sont bons pour « gagner son pain » sur le sol kasaïen depuis les eaux sablonneuses et la terre argileuse. Les plus téméraires montent sur leurs engins à moteur fumeux et filent avec leurs pierres jusqu’à la frontière. Depuis que Joseph-Prince Mpandi, qui appelait ses partisans à s’insurger contre le président Kabila, a été tué lors d’un assaut de la police en août 2016, les trafics sont bouleversés dans de très violentes circonstances.

“Je veux écrire l’histoire, je vous laisse le Congo, faites-en ce que vous voulez. Mais vos messages d’intimidation tels que le compte à rebours a déjà commencé. Que les militaires m’encerclent, moi, je ne peux pas l’accepter. Que seule la Monusco vienne me prendre. Dans le cas contraire, envoyez vos troupes pour me tuer. » (Jean-Prince Mpandi, chef Kamuina Nsapu, Kasaï, août 2016)

Aujourd’hui, malgré la situation instable dans la province, les business reprennent discrètement. Lorsque l’on descend depuis Tshikapa pour le sud, la R 706 est toujours aussi dangereuse et il vaut mieux s’y rendre en convoi. Insécurité, désinvolture et tueries figurent au menu de la carte routière du Kasaï jusqu’à l’Angola où une piste “fantôme” existe vers Lunda Forte; suite adjacente de la piste dont le nom ne figure sur aucune Google Map.

Là-bas, des dizaines de milliers de déplacés de la toute jeune province (autrefois presque paisible) attendent littéralement de pouvoir rentrer chez eux. (En 2015, le Kasaï-occidental a été scindé en deux nouvelles provinces : le Kasaï et le Kasaï-Central).

Depuis Tshikapa, en passant par Kinshasa et jusqu’au quartier Matongé à Bruxelles, les congolais d’Afrique et les congolais de la diaspora manifestent pour le départ d’un président mordant sur la trop longue ligne d’un pouvoir qu’il s’est vu octroyer depuis l’âge de ses vingt-neuf ans.

En espérant qu’un certain ordre revienne sur les routes, que les incendies meurtriers soient enfin évités, que la circulation des produits alimentaires reprenne et que le prix de ceux-ci cessent de flamber. Pour que la malnutrition ne se propage pas plus longtemps. Pour que la guerre s’arrête et que les enfants qui n’ont pas encore été embrigadés par les ultraviolentes milices anti-Kabila retournent sur le chemin de l’école sans crainte…

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Lire la précédente chronique Routes africaines

(Texte: Valentine Jansen, Dakar, Sénégal / Crédits photo : Junior D. Kannah, Kinshasa, RD Congo – www.kulturphoto.fr)

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