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Les plaies de Big Sur et de la Highway 1

Depuis février dernier et l’effondrement du Pfeiffer Canyon Bridge, auquel se sont ajoutés des éboulements printaniers de taille biblique, la mythique Highway 1 qui relie le nord et le sud de la Californie, le long de l’Océan Pacifique, a été amputée de plusieurs parties de son tracé. Les amoureux de ce joyau éternel ont fait contre mauvaise fortune bon cœur.

Les locaux ont pris l’habitude, ces derniers mois, d’appeler « Route du Nord » ou « Route du Sud », les portions de la Highway 1 se situant de part et d’autre d’un trou béant, une balafre causée par la destruction de Pfeiffer Canyon Bridge, emporté cet hiver par des intempéries d’une violence inédite. Coupant au passage, depuis le sud, le chemin d’une trentaine de kilomètres qui serpentait vers le joyau de la région, Big Sur, ce lieu dont l’infernale beauté a été célébrée par Henri Miller et Jack Kerouac. Jusqu’à mi-octobre, la circulation vers et en provenance de Big Sur était purement et simplement interrompue. Les adeptes de ce qui est regardé comme l’un des plus beaux road trips du continent américain devaient renoncer à réaliser d’une traite ce périple magique qui permet de longer la côte californienne flanqué d’une des plus belles vues dont l’océan Pacifique ait jamais joui. Après huit mois d’abstinence, le 13 octobre, les travaux de réfection de Pfeiffer Canyon Bridge étaient terminés, et le cordon ombilical rétabli. Mais la Highway 1 n’a pas encore recouvré son pristine état, ni pensé ses plaies loin s’en faut.

Drames en série
C’est, littéralement, la quintessence de l’expérience du road trip californien qui est brisée.” Les mots de Rob O’Keefe, le directeur marketing de l’office du tourisme du comté de Monterey, cité par le L.A. Times (http://www.latimes.com/travel/deals/la-tr-highway-1-road-closures-20170223-story.html), traduisent le désarroi qui s’est emparé de la plupart des entreprises et business irrigués par les allées et venues des usagers et voyageurs de cette mythique Californian Highway. Même si l’activité économique y est gaillardement maintenue, les alentours de Big Sur ont été touchés de plein fouet par les conséquences de modifications climatiques d’une ampleur rarement observée. Deux glissements de terrains géants à Mud Creek et Ragget Point ont provoqué des coulées de boues et glissements de terrains sur plusieurs centaines de mètres. Tout n’est plus qu’amas de terre, de roches, de bitume fracturé et de cadavres d’arbres, nécessitant des travaux entre Carmel et San Simeon s’élevant à plus d’un milliard de dollars. Le manque à gagner pour les business et commerces irrigués par cet axe primordial atteint provisoirement les 500 millions de dollars. Des déviations ont été mises en place vers l’est et l’ouest qui, si elles n’ont pas le même charme que la Highway 1, ont au moins le mérite d’ajouter un peu d’aventures pour ceux qui n’ont pu se résoudre à se passer de ce road trip qui constitue un des attraits principaux de la région.

La situation demeure pour le moins préoccupante, même si elle est désormais loin de la catastrophe de cet été, pour la centaine de kilomètres le long desquels Big Sur, sa vue, ses paysages son histoire et son aura étalent leur magnétisme. Ce lieu qui a donné son nom à l’un des plus beaux textes de Jack Kerouac, qui a ensorcelé Henri Miller avait récemment servi de décor à l’une des grandes séries télé de l’an dernier, Big Little Lies (créée par David E. Kelly pour HBO, avec Nicole Kidman et Reese Witherspoon). Son réalisateur québécois Jean-Marc La Vallée (C.R.A.Z.Y., Dallas Buyers Club) avait choisi un générique en forme d’ode à la Highway 1 et Big Sur, dont la fulgurante beauté, les pins torturés, les rochers rugueux giflés par les vagues, les villas post modernes des yuppies de la Silicon Valley tentant d’approcher la majesté des montagnes, exprimaient la volupté et la violence avec laquelle les protagonistes se jetaient dans l’eau vénéneuse du drame à venir. Cette victoire ultime des éléments, du sauvage, dans ce lieu qui voit la rencontre passionnelle entre la terre et la mer, c’est une part d’un drame qui s’y joue encore aujourd’hui.

Une deal fragile avec Mère Nature
Le moindre de ses glissements n’est pas celui qui s’est déroulé le 20 mai dernier, qui a vu 1 million de tonnes de roche et de terre recouvrir un tronçon de 500 mètres, à une quarantaine de kilomètres au sud de Monterey. Une animation réalisée par CNN (http://edition.cnn.com/2017/05/24/us/california-landslide-scenic-highway/index.html) montre l’étendue des dégâts et la puissance d’un phénomène auquel les habitants de la région et usagers de la route sont habitués… mais simplement pas à la fréquence ni à l’ampleur qui a causé, depuis février janvier, la fermeture longue durée de plusieurs pans de cette voie considérée comme une des plus belles “scenic roads” du pays. Les travaux sont évalués désormais à plus d’un milliard de dollars.  Celles et ceux qui empruntent la Highway 1 ne se rendent sans doute pas compte de la victoire sur le «wilderness» que son apparition constitue ni la fragilité du deal avec Mère Nature, sur lequel elle repose. Lorsque Big Sur a officiellement été ouvert au public, en 1937, c’était au bout de 18 ans de construction sans relâche d’une highway et de son infrastructure qui ont grignoté mètre après mètre sa place le long de la côte.

Détours, jonctions, espoirs et réalisme
Depuis plusieurs mois, en marge des travaux de nettoyage et de réfection, des dizaines de géologues et experts divers unissent leur force pour analyser les coulées afin d’optimiser la reconstruction de la Higway 1 et d’envisager des procédures pour prévenir ce type d’évènements, dans un contexte climatique qui risque bien de les voir se multiplier et se densifier dans le temps. Plusieurs hypothèses sont sur la table : border la route d’un mur qui contiendrait les caprices du terrain, recouvrir les rochers de filets métalliques, surélever certains tronçons en viaducs routiers, multiplier les ponts. Les plus optimistes renvoient à une année les premières projections plausibles. Et quelques millions de dollars, en plus de ceux qui seront nécessaires pour des interventions a minima : nettoyage des débris, stabilisation des abords et reconstructions du plateau sur lequel repose la route. Les espoirs que le bitume ait été à quelques endroits préservés par les éboulements sont minces: celui qui a eu lieu le 20 mai dernier à Mud Creek, au sud de Big Sur, a été une véritable avalanche de terre qui a enseveli la route sur 400 mètres. Les images prises par des drones et diffusées à l’heure du dîner par les télés locales et nationales faisaient froid dans le dos : à l’endroit ou la Highway 1 s’étirait parallèlement aux falaises, une langue de débris s’avance de 80 mètres dans l’océan pacifique. Ce n’est rien moins que le glissement de terrain le plus important depuis une trentaine d’années. Détours par des routes sinueuses, jonctions avec l’autoroute du nord-est… les itinéraires alternatifs qui permettent de relier Los Angeles à San Francisco sont lesté de plusieurs heures supplémentaires. Malgré l’avancée record des travaux à Pfeiffer Canyon Bridge, les autorités locales demeurent très prudentes quant il s’agit de rouvrir les tronçons affectés, a fortiori quand il s’agit de communiquer sur ces réouvertures.  Officiellement, l’accès par le Sud à Big Sur, via Mud Creek ne serait pas rendu à la circulation avant la fin de l’été prochain. Soit plus d’une année et demie après que les intenses intempéries du printemps aient occasionné ces glissements de terrain. Une mini catastrophe toujours en cours, donc, pour une région dont l’économie repose pour une bonne partie sur le tourisme et les visites des amoureux de cette route mythique et de ses paysages à nul autre pareil.

(Texte : Nicolas Bogaerts, Bruxelles, Belgique / Crédit photo :  ABC, capture Youtube)

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