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La Voie De La Compassion

La Voie de la Compassion

Martin McDonagh (Bons Baiser de Bruges, Sept Psychopathes) est cinéaste, mais aussi dramaturge.  Cela se ressent à la vision de Three Billboards, un film tout sauf manichéen, porté par des acteurs incroyables et traversé par un humour féroce, à la confluence de plusieurs genres, agencés avec un soin extrême : drame, comédie et enquête policière.

« Violée alors qu’elle était mourante ». Voilà ce que Mildred Hayes, mère éplorée suite au meurtre barbare de sa fille et indignée par la soi-disant inaction de la police, fait inscrire sur le premier de trois panneaux défraîchis sur une route quasi-abandonnée, à l’endroit même où la petite Angela Hayes a subi son calvaire, sept mois auparavant. Martin McDonagh a eu l’idée du film en voyant les nombreux panneaux installés un peu partout aux Etats-Unis, interpellant la police ou les citoyens suite à diverses affaires de meurtre ou de disparitions non-élucidées. Le réalisateur voulait aussi faire le portrait d’une femme forte. Et là, c’est pour le moins réussi, excusez du peu : Mildred Hayes (Frances McDormand, parfaite), perpétuellement engoncée dans sa salopette, est volontiers odieuse, de mauvaise foi, grossière, a le coup de poing facile et sort des horreurs innommables aux membres de sa famille quand elle est en colère. Chose qui arrive dans toutes les familles, mais qui prend un tour tragique quand on découvre la dernière dispute entre Mildred et sa fille Angela, quelques heures avant son meurtre. Mildred, sous le coup de la colère, avait en effet hurlé à sa fille d’aller à la ville à pied, et espérait qu’elle se « fera violer sur la route, c’est tout ce qu’elle mérite. » Mildred doit vivre désormais avec ça, et gère sa culpabilité comme elle le peut.

La ville d’Ebbing est d’ailleurs le reflet de la frustration de Mildred : divisée par les antagonismes, le racisme (une métaphore de l’Amérique de Trump ?), cette sympathique bourgade posée au milieu des montagnes magiques du Missouri semble sur le point d’exploser, dès lors que ses habitants prennent parti pour le shérif ou pour Mildred.

« And still no arrests ? How come, Chief Willoughby ?»
« Et toujours pas d’arrestations ? Comment est-ce possible, Shérif Willoughby ? » peut-on lire en substance sur les autres panneaux. Or, le shérif Willoughby (Woody Harelson) n’est pas du tout le primate paresseux et adepte de la « torture des noirs » décrit par Mildred : c’est un père aimant, un homme doux, et un policier compréhensif, empathique et sans haine. La grandeur et les qualités morales du personnage seront d’ailleurs révélées suite à un terrible incident (je n’en dis pas plus), et auront une grande  influence sur le cheminement intérieur des personnages principaux, et sur leur évolution.

Car le film parle finalement de ça : comment surmonter la douleur de la perte, la frustration face à l’impunité d’un meurtrier, la haine de l’autre ? Y’a-t-il d’autres alternatives ? L’ambiance musicale douce du film, son rythme lent nous amènent progressivement à entrevoir une possibilité, et épousent parfaitement le développement de l’intrigue.

Déconner et lire des BD
En effet, le second du shérif (interprété par l’immense Sam Rockwell) synthétise parfaitement les contradictions qui agitent les protagonistes du film: raciste, violent et alcoolique, il vit cependant encore avec sa maman, adore déconner et lire des BD, et adule le shérif comme un père. Lorsqu’il découvrira ce que le shérif pense vraiment de lui, à savoir qu’il ferait un excellent flic s’il se débarrassait de sa haine et de sa colère (car celles-ci obscurcissent le jugement et les capacités de déduction indispensables au travail d’enquêteur), ou lorsqu’il sera confronté à la compassion à son égard d’un ami de Mildred qu’il avait pourtant dérouillé sans vergogne avant de le défenestrer, manquant de le tuer, il reprendra du poil de la bête et agira héroïquement, tout en faisant preuve lui aussi d’empathie, puis de compassion, pour Mildred.

Three Billboards est un film très humain, touchant mais aussi, par moments,  hilarant, car c’est à ça AUSSI que sert le cinéma : à transformer les spectateurs, et pas (seulement) à les noyer sous un déluge de coups de feu, d’explosions ou de bagarres ineptes.

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Three Billboards Outside Ebbing, Missouri (2017), un film de Martin McDonagh, avec Frances McDormand, Woody Harrelson, Sam Rockwell, PeterDinklage. 

 (Texte : Nicolas Metzler, Genève, Suisse / Crédits photo : Blueprint Pictures)

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