skip to Main Content
« La Course-poursuite Fait Tourner Le Monde »

« La course-poursuite fait tourner le monde »

Dans son dernier essai paru au printemps, Nicolas Tellop donne une nouvelle perspective au motif de la course poursuite au cinéma. Point de fuite d’un rêve américain et d’une course folle de l’Histoire humaine ?

Instinctivement lorsqu’il s’agit d’évoquer les courses-poursuites, ce motif récurrent du cinéma, Bullitt, (Peter Yates, 1967) s’installe à l’avant plan de nos souvenirs. Celle qui met au prise Steve Mc Queen avec ses poursuivants a réinventéla dynamique de la poursuite. Techniquement, cinématographiquement, narrativement, par ses prises de vue inédites, son montage et son dénouement, elle remplit les critères exigeants d’une scène d’anthologie.

Bien sûr, ce n’est pas la seule et la liste s’étire des films qui ont décliner les thèmes de la fuite, de la chasse, de la traque ou de la course folle. Celle, surprenante et érudite, que dresse Nicolas Tellop dans son dernier essai Les courses-poursuites au cinéma (édité chez Aedon), remonte le fil de l’Histoire du 7e Art pour dénicher les signification profondes de sa fascination pour le mouvement et la vitesse. Car en réalité, la course est déjà dans l’ADN du cinéma, du moins dans ses prémisses, à la fin du 19e siècle. Une fascination qui a traversé l’Histoire de l’humanité  d’occuper celle du cinéma. « La course-poursuite fait tourner le monde » écrit Nicolas Tellop, qui la fait sortir d’une grille de lecture trop souvent superficielle pour mieux en souligner les enjeux esthétiques, métaphysiques et politiques.

Roaditude – Fin 19e siècle, déjà, les premières chronophotographies, tentent de capturer la fascination humaine pour le mouvement et la course. C’est le signal de départ ?
Nicolas Tellop – D’habitude quand on parle de l’histoire du cinéma, on évoque L’homme qui marche comme point de départ. Mais les courses telles que Sallie Gardner au Galop en 1878 et La course de l’homme nu en 1891 sont intéressantes parce qu’elles représentent l’intensité d’un mouvement. Or, ces images mises bout à bout dans la chronophotographie sont fixes. Elles arrêtent le mouvement. C’est en les mettant bout à bout qu’on obtient la reproduction du mouvement.

Les poursuites burlesques sont devenues des séquence obligées du muet, dans les films de Buster Keaton ou de Chaplin, par exemple ?
A ce moment-là, la course-poursuite est déjà devenu un topos. Tout le cinéma burlesque des années 1910-1920 fait partie d’un corpus de films qui font intervenir la course poursuite de manière systématique. Avec les « Keystone cops », ces policiers veules et méchants, on renouvelle la dynamique du Guignol, mais sans ses contraintes techniques. C’est plus spectaculaire, violent… C’est l’ancêtre du cinéma d’action. Les spectateurs venaient au cinéma pour voir ça.

Jusque dans les années 30, il s’agit de course à pied, à vélo, en train, à cheval, comme dans Le mécano de la Générale de Buster Keaton, en 1936… L’apparition de la voiture et puis des routes goudronnées vont changer la donne.
Elle vont contribuer à amener au devant de la scène la figure du gangsters. Dans Scarface (Howard Hawks, 1932), la course poursuite emblématique dure une trentaine de seconde mais elle est assez fascinante. La vélocité d’une course en voiture est plus spectaculaire que celle d’un train parce que sa trajectoire est plus inattendue, imprévisible, quand le train est plus linéaire. Le héros gangster est poursuivi par une bande rivale, à deux doigts de se faire rattraper. Le seul moyen d’y réchapper est de leur couper la route. La scène figure les deux trajectoires possibles : celle de l’autorité et celle du hors-la-loi. Et ce dernier ne veux pas dépasser l’autorité, il veut la couper, l’interrompre pour imposer sa propre loi. Cette thématique de la croix qui empêche d’être doublé est présente jusque dans la forme de la cicatrice arborée par Scarface.

Dans ces années d’avant guerre, le cinéma revisite les grandes étapes historiques du mythe américain et, forcément, la Conquête de l’Ouest.  La course devient comme attachée, liée, au mythe américain de la nouvelle frontière, de cette fuite en avant vers la Terre Promise ?
On parle là, notamment,  de la ruée vers l’or, de l’origine de la mythologie américaine du lonesome cowboy, toujours sur le départ, toujours en train de poursuivre quelque chose. Mais quoi exactement?  On ne sait pas. Ce n’est pas qu’un topos mythologique, ça raconte beaucoup sur la civilisation américaine. Pour qu’elle se construise, il a fallu en passer par la poursuite. La constitution de la nation américaine, c’est la poursuite d’un rêve, d’une frontière sans cesse repoussée, toujours plus loin. C’est l’histoire d’une conquête. En même temps, c’est pour le héros, l’histoire de quelqu’un qui veut s’échapper de cette civilisation. Dans La Chevauchée fantastique ou La Prisonnière du Désert (John Ford, 1939 et 1956), c’est flagrant : tout ce qui incarne les valeurs de la civilisation américaine sont les figures exécrables d’une société puritaine et aliénante.

Justement, cette société-là, les Blues Brothers, 25 ans après La Prisonnière du Désert, vont la faire imploser dans un grande éclat de rire, de verre et de carrosserie, quand pourchassés une fois de plus par la police, ils vont massacrer un centre commercial au cours d’une scène de poursuite d’anthologie !
Cette scène est hilarante, ses dialogues sont géniaux. Le film dans son ensemble est une grande et longue course poursuite, extrêmement spectaculaire. Mais c’est surtout l’histoire d’une destruction. Tout est détruit sur leur passage. Cette destruction est propre à l’idéologie du blues, du rock ‘n roll et du punk. Des musiques qui expriment le mécontentement vis à vis des idéaux véhiculés par la société, une révolte. C’est ce que fait le film de John Landis : la célébration de l’échec du rêve américain. Ce n’est plus une fatalité, mais une joie qui permet de dépasser les frustrations qu’elle a occasionnés, l’image d’un désastre que quotidiennement la jeunesse peut voir à l’époque -et sans doute encore aujourd’hui.

A ce moment là, en 1980, la course poursuite est devenue un thème indétachable du cinéma, un exercice imposé.  Mais plutôt que de nous conduire vers l’idéal de liberté, elles sont devenues, avec l’avènement du nouvel Hollywood, avec Point Limite Zero de Richard Sarafian et (1971), une course poursuite vers le vide… Et ça commence par un dessin animé ?
Il y a une angoisse du vide qui est relative à la crise de conscience de l’Amérique des années 1960-70. C’est ce qu’exprimer le nouvel Hollywood. Il y a une peur de la carence : le rêve américain a formulé plein de promesses, mais il ne s’est finalement rien passé, si ce n’est l’accumulation matérielle. C’est ce que raconte le dessin animé Bip Bip et Coyote, créé par Chuck Jones dans les années 1950 : Coyote à longueur d’épisode essaie d’attraper cet oiseau beaucoup plus rapide court le long des routes et pour y arriver, pour arriver à son propre rêve américain, finalement, il doit en passer, vu ses limites physiques, par l’achat de tout un tas de gadgets dont il croit qu’ils le rendront capable de rattraper la vitesse phénoménale de l’oiseau. Tout au long de la trentaine d’épisodes, il accumule une somme incroyable d’achats, reçoit des caisses, déballe des boites et à chaque fois ça le conduit inexorablement à l’échec. Ses achats, c’est vraiment la figuration de la société de consommation.  Alors qu’i croit réaliser ses rêves, en achetant, c’est au contraire ce qui l’empêche de s’accomplir.

Et qui provoque sa chute vertigineuse…
Oui c’est ça, c’est son alourdissement matériel. Plutôt que de se libérer et de lui permettre de dépasser ses limites personnelles, l’achat et sa pesanteur matérielle le conduisent à la chute. Le Bip Bip, en revanche, c’est quelqu’un qui échappe au radar.  Il court tellement vite qu’il disparaît, il ne laisse plus que sa trace sur la route qui figure la vitesse, ou alors un nuage de fumée. Sans doute que l’idéal américain en tant que transgression, il apparaît là. La vitesse non pas pour échapper à la justice, non pas pour échapper au pouvoir ou au policier, mais pour disparaître, pour ne plus être présent dans une société qui n’a plus rien d’autre à offrir que l’aliénation commerciale. Point Limite Zéro, c’est ça : c’est une longue course poursuite vers l’anéantissement. Et ce n’est pas une fin tragique, c’est une forme d’accomplissement. C’est inscrit dès le début du film dans une scène incroyable où il se croise lui-même et la croisée des chemins, semblable à celle de Scarface, est cette rencontre, ce croisement qui permet de dépasser ce que la société américaine a à offrir. C’est une rencontre avec soi, avec l’autre, avec un autre soi, avec autre chose que ce que la société entend nous offrir.

L’image des années 50-60, cet âge d’or du modèle américain, et de toute l’iconographie populaire qui l’accompagne est au centre du roman Christine de Stephen King, adapté par John Carpenter en 1983. La voiture pourchassent ceux qui insultent le rêve américain ?
Christine tue tous ceux qui insultent ou ne respectent pas cet héritage, depuis l’ouvrier sur la chaine de montage qui laisse tomber par mégarde ses cendres sur le cuir du siège, sacrilège ultime.  C’est un sacrilège, un blasphème. La voiture incarne à juste titre une sorte de rêve américain matérialisé : aller librement d’un endroit à un autre, traverser l’espace, aller plus vite. C’est aussi un idéal esthétique. Mais c’est un faux semblant : derrière, il n’y a rien.  Parce que derrière le volant, il n’y a personne. Le rêve américain se venge de ceux qui n’y croient plus. Alors qu’il n’y plus a rien à croire, tout n’est plus qu’échec, les Blues Brothers sont passés par là trois ans auparavant.

Le personnage cherche à trouver sa place dans l’histoire au sens de récit, mais aussi dans l’Histoire. Pour mieux la dépasser
Dans Le Mécano de la Générale, Buster Keaton court pour trouver sa place, clairement. Il court pour retrouver sa locomotive, qui est une métaphore de l’Histoire entrainant l’humanité dans son mouvement.  Selon les films, les époques et les contextes, cela va raconter des choses très différentes. Depuis le début les courses-poursuites posent une question : comment faire pour s’inscrire dans une réalité ? Comment on fait pour prendre sa place dans un monde qui ne cesse de changer, qui ne cesse de se métamorphoser et comment arriver à ne pas être, justement, battu de vitesse. Dans l’Histoire, c’est ça aussi que recherche l’être humain et le pouvoir, même si ce n’est pas à des fins qui sont tout à fait louables.

————
Nicolas Tellop, La course-poursuite au cinéma, Aedon – La septième obsession, Le Vernet, 2018.

(Interview : Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédits photo : Aedon, Marc Charmey)

Share This
Back To Top