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Bouvier, Les Mots Et L’image à L’usage Du Monde

Bouvier, les mots et l’image à l’usage du monde

Cette année marque le 20e anniversaire de la mort de Nicolas Bouvier. L’écrivain voyageur parti découvrir le monde avec son acolyte Thierry Vernet est au centre de l’exposition événement Follement visuel – Un automne en images avec Nicolas Bouvier, à la Bibliothèque de Genève. Elle rend un hommage vibrant aux écrits et aux images que ce photographe et iconographe a disséminées au long d’une existence riche et itinérante.

Entre juin 1953 et décembre 1954, Nicolas Bouvier et Thierry Vernet embarquent dans une Fiat Topolino immatriculée dans le canton de Genève, pour relier la Yougoslavie et l’Inde. Ils se séparent une première fois à Kaboul, en Afghanistan. Bouvier continue son périple en solitaire en Inde, puis retrouve, à Ceylan, Vernet et sa femme, qu’il vient d’épouser. Ils resteront trois mois ensemble, avant de se séparer à nouveau. Pour Nicolas Bouvier, le voyage se poursuit en 1955, en bateau cette foi, vers le Japon, en passant par Hong Kong, Saigon, Manille.

Dans une des vitrines exposées au rez-de-Chaussée de la Bibliothèque de Genève, avec la solennité d’une relique, trône le « Cahier noir » qui a fait toute la route depuis Zagreb le 21 juillet 1953 et se refermera sur Kaboul en 1954. Ce matériau conservé dans les archives et mis à la disposition du regard public est un des grands rendez-vous d’une expo qui n’en manquent pas.

A l’épreuve du monde
Au-delà de ce périple sur les routes de l’Orient, matrice de L’Usage du monde (1963) et Le Poisson scorpion (1982), La Bibliothèque de Genève a réalisé un somptueux travail de mise en perspective de l’œuvre de Nicolas Bouvier, mettant en écho son rapport au voyage, à l’image, à l’écrit et à la musique. Archives personnelles, livres de sa bibliothèque, affiches, extraits de correspondances côtoient les fragments de ses écrits emblématiques. S’y trouvent ainsi des épreuves de L’Usage du monde, illustrées par Vernet, réalisées en vue de la première édition à compte d’auteur, chez Droz. Toutes ces étapes d’écriture, ces brouillons, ces pages corrigées, amendées, témoignent de l’infatigable travail de mémoire, de reconstitution auquel s’est livré Nicolas Bouvier. Dans cette réserve précieuse, disséminée dans différents endroits de la Bibliothèque, comme un hommage à l’étendue et la diffusion de son œuvre multiple, quelques morceaux de cette Correspondance des routes croisées entre Nicolas Bouvier et Thierry Vernet : un roman d’amitié sous forme épistolaire, fruit des échanges entre les deux compagnons de route après que leurs chemins se sont séparés.

La pièce de résistance est l’exposition et la mise en valeur du journal photographique que Bouvier a réalisé sur la route de la Yougoslave à Hong Kong. « Un journal d’images confectionnées par Nicolas Bouvier lors de son retour », nous explique Sylviane Dupuis, professeure au Département de langue et littérature française à l’Université de Genève, « afin de nourrir sa rédaction avec les images prises durant son voyage ».

Le journal photographique est composé de miniatures argentique en noir et blanc, découpées et collées sur des feuilles cartonnées lors de son retour du Japon en 1955-1956. Dans le Couloir des coups d’œil, au premier étage de la Bibliothèque, des portions de ce journal sont agrandies et exposées. Y défilent, à partir de la Yougoslavie, les images des bords de routes et des populations rencontrées dans les pays que le duo a successivement traversés à bord de leur Fiat Topolino: Turquie, Iran Afghanistan. Sylviane Dupuis décrypte : « La première planche est comme une ouverture d’opéra. Elle annonce la suite de manière programmatique en ce sens qu’elle est annonciatrice du contenue et de l’esthétique de L’Usage du monde. On y remarque que, durant le voyage de Nicolas Bouvier et Thierry Vernet, la photographie a été un moyen d’échange, un sésame pour dialoguer avec les gens rencontrées en cours de route. »

L’art de la fugue
Ce qui est vrai pour l’image l’est aussi pour la musique. Nicolas Bouvier et Thierry Vernet ont emporté un enregistreur et se sont transformés en ethnomusicologues : ils ont enregistré tout au long de la route des sons comme autant de mémoires d’un mode de vie disparu aujourd’hui. Ces enregistrements, qu’il fera écouter aux musiciens, seront aussi le support de ce dialogue qui est un des piliers fondamentaux de l’usage du monde : la musique, dit en substance Nicolas Bouvier, est ce qui aide à vivre. Le voyageur, mais aussi ceux qui vivent sur sa route.

D’après Sylviane Dupuis, il y a dans les voyages de Nicolas Bouvier une part de fuite et de rejet du monde qu’il connait. Mais il s’agit d’une fuite positive : « Suite au long enfermement né de la Seconde guerre mondiale et de son éducation calviniste ennemie du corps, il se lance dans une remise en question de l’Occident chrétien, de ses valeurs et de ses traditions, des atrocités de la guerre. Lui dont la mère est bavaroise, qui a grandi avec les littératures françaises et anglo-saxonnes,  va traverser au sortir de la guerre des sentiments de déchirement, une problématique intérieure très compliquée qui va littéralement le jeter vers la route et vers l’Asie. » Prendre le large, se décentrer. Il sait ce qu’il fuit mais pas encore ce qu’il cherche. Il prendra le temps de la recherche, comme en témoignent plusieurs photographies de paires de chaussures et de tortues. S’y lit une esthétique ou une poétique de la lenteur, comme une contre-valeur face à l’Occident. Même à bord de la Topolino, le tempo ne dépassait pas les 30 km/h. « Cette lenteur se retrouve dans son écriture », précise Sylviane Dupuis. « Nicolas Bouvier a mis des années pour L’Usage du monde et 25 ans pour Le Poisson scorpion. » Son voyage physique se double, d’un autre, tout aussi initiatique, celui de l’écriture : « Il se considère comme un vagabond de l’écriture. Chez lui, l’écriture se métaphorise en voyage. Écrire et voyager sont des gestes complémentaires. »

L’archéologie de la route… et de soi
Écriture, voyage, progrès spirituel. Ces trois périples ne font qu’un seul chez Nicolas Bouvier. Comme pour le surréaliste belge Paul Nougé, l’auteur doit disparaître derrière son écriture pour exprimer une réalité brute, sans réfléchir, sans démontrer, sans interpréter. «Il veut enlever le « je », la présence dans l’écriture, même s’il est rejoint par la subjectivité -On se rejoint soi-même, toujours. Nicolas Bouvier veut parvenir à l’inconscient par la musique de la langue, pas par l’intellectualité. Il a besoin de la réalité du monde, de la connivence avec les choses. » Cette réalité de l’écriture du voyageur est tangible dans les pages exposées à Genève, où l’exigence de retranchement, de justesse est exprimée in extenso dans les marges du récit (« TROP LONG », « ON SE PERD »…). Pareillement, les visages modestes ou burinés par l’existence qui constellent le journal photographique, sont pris avec respect par le photographe Bouvier. Ils sont ostensiblement opposés aux mondanités de l’Occident, à ses vanités égotiques, que Bouvier ne manquera pas de décrire, dans L’Usage du monde, avec un humour piquant. En 1997, Bouvier publiera Routes et déroutes, entretiens avec Irène Liechtenstein-Fall. « On peut y lire que son regard s’est ouvert avec la route : il a pris conscience de l’ethnocentrisme occidental. Il a pris ses distances, au profit d’un humanisme initiatique, où l’égo se dépouille. »

L’exposition toute entière souligne la place centrale de la mémoire et de ses images dans l’œuvre de Nicolas Bouvier. Il n’est pas un écrivain du témoignage, qui couche sur le papier les expériences et les observations du jour. Il est un écrivain de la mémoire, de l’expérience retravaillée, oubliée, retrouvée. Cette « musique de la mémoire intérieure », comme l’exprime Sylviane Dupuis, relève de la fouille archéologique : « Avec lui, l’écriture est au présent pour parler du passé. Il reconstitue le passé dans le présent de l’écriture. » Un des plus beaux objets extraits de cette mémoire du voyage est l’amitié qui le lie à Thierry Vernet, née, défaite puis renouée au gré de la route.

Durant son périple, Bouvier fait la dure expérience de la perte, celle que tout écrivain redoute : une quarantaine de pages sont accidentellement brûlées. Face au drame, une résolution qui va guider sa plume et sa littérature qui a fertilisé le champ des possible de beaucoup de voyageurs et d’écrivains : « à mon tour de faire de l’archéologie ». L’exposition et les différentes manifestations qui se tiennent à Genève jusqu’au 2 février prochain relèvent admirablement un défi mémoriel et sensoriel inédit, autour d’un des auteurs majeurs du 20e siècle.

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Exposition Follement visuel – Un automne en images avec Nicolas Bouvier
Bibliothèque de Genève, du 19.09.2018 au 02.02.2019
Informations et programme en ligne

(Texte : Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédits photo : Bibliothèque de Genève)

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