skip to Main Content
Dorothea Lange, Sur La Route D’une Amérique Meurtrie

Dorothea Lange, sur la route d’une Amérique meurtrie

Le Jeu de Paume, à Paris, consacre une exposition à l’œuvre de la photographe américaine Dorothea Lange. La route est omniprésente dans les clichés de celle qui, dans les années 1930, traversa l’Amérique pour mieux témoigner de son époque.

« Une route devrait toujours mener vers un endroit meilleur. C’est la raison même d’une route. La route, c’est de l’espoir. N’est-ce pas ? » Ces quelques mots de l’écrivain américain John Steinbeck légendent une photographie de Dorothea Lange, une longue route droite qui semble infinie, publiée dans le magazine Esquire en juin 1960. Ces mots évoquent aussi avec force ce que furent les années 1930 aux Etats-Unis lors de la Grande Dépression et dont la photographe fut un témoin à l’œil acéré. Car ils étaient nombreux ces migrants internes qui parcouraient le pays à la recherche d’un travail. Comme ces deux hommes qui, valise à la main, remontent une route (Toward Los Angeles, California – 1937), à droite une affiche publicitaire fait la promotion du train. Il y a encore cette famille qui semble faire du stop sur le bord d’une route d’Oklahoma (Famille sur la route, Oklahoma, 1938).

Sur le bord de la route
Certains de ces travailleurs migrants ont encore la chance de se déplacer en voiture (Ditched, Stalled, and Stranded, San Joaquin Valley, California, 1936) où ils chargent toutes leurs possessions. Parfois, ils ont été obligés, par exemple, d’en vendre les pneus pour nourrir leur famille. C’est l’histoire de Florence Owens Thompson, une mère de famille de 32 ans que Dorothea Lange a photographiée, en faisant un symbole de la crise économique américaine des années 1930 (Migrant Mother, Nipomo, Californie, 1936).

La route, c’est aussi le lieu où vivent, dans des campements de fortune, des familles entières, derrière un panneau d’affichage. Souvent les légendes extrêmement détaillées de Dorothea Lange nous en apprennent davantage sur leur histoire, donnant directement la parole à ceux qu’elle photographie. Ainsi l’épouse d’un travailleur migrant et mère de trois enfants explique : « On s’est fait pas mal d’argent avec la cueillette des capsules de coton, quand on pouvait cueillir. Mais nous sommes sans travail depuis mars. Quand on manque, on s’assoit et on mange, tout comme d’habitude. Ce qu’on a fait de pire, c’est de vendre la voiture, mais nous avons dû la vendre pour manger, et maintenant on ne peut plus partir d’ici. »

130 000 négatifs
« L’espoir » évoqué par John Steinbeck semble bien loin. Et pourtant, si les travailleurs pauvres sont nombreux à souffrir de la Grande Dépression, une politique de grands travaux portée par le New Deal  de Roosevelt tente de remettre le pays sur la bonne voie en consolidant ses infrastructures. C’est d’ailleurs dans le cadre de ce vaste programme de lutte contre les conséquences de la Grande Dépression que Dorothea Lange va parcourir les Etats-Unis pour prendre plusieurs milliers de clichés. Parmi ces programmes, la Farm Security Administration (FSA) va regrouper plus de 130 000 négatifs. La FSA confie deux contrats à Dorothea Lange : durant plusieurs années, elle va parcourir elle aussi les routes américaines.

Au centre de l’exposition, une carte des Etats-Unis distingue les routes que la photographe a parcourues pour traverser de très nombreux Etats : l’ancienne US 99, fermée en 1972, longe toute la côte ouest. La Californie en direction de l’Oregon et de l’Etat de Whashington. Puis l’Idaho, l’Utah, l’Arizona, l’Oklahoma, l’Arkansas… En tout, ce sont vingt-deux Etats que la photographe traverse entre 1935 et 1937, puis entre 1938 et 1941, témoignant des conditions de vie dans les zones rurales. Le gouvernement veut ainsi montrer l’effet du New Deal  pour endiguer la pauvreté dans les régions rurales. Mais plus que la promotion d’une politique gouvernementale, l’œil de Dorothea Lange témoigne d’une grande sensibilité face à ces hommes, ces femmes et ces familles pris dans la tourmente économique. Dorothea Lange ne s’est pas contentée de dresser le portrait d’une Amérique souffrante, son regard est aussi une indéniable dénonciation des injustices sociales. Sillonnant son pays, elle porte son regard sur ceux qui, abandonnés de tous, sont restés sur le bord de la route. Une route qui porte la promesse de lendemains meilleurs.

——————–
Dorothea Lange : politiques du visible, jusqu’au 27 janvier 2019, Jeu de Paume, 1 place de la Concorde, Paris. Site Intenet de l’exposition.

(Texte : Claire Teysserre-Orion, Paris, France / Crédits photo : Jeu de Paume, Dorothea Lange)

Share This
Back To Top