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V(élo) Comme Victoire

V(élo) comme Victoire

Ils sont jeunes, entrepreneurs, passionnés de la petite reine, et ne sont vraiment pas à l’aise avec l’idée que leur monture soient fabriquées à l’autre bout du monde. En 2011, ils ont créé les cycles Victoire, à Clermont-Ferrand, fabriquant de magnifiques vélos sur mesure que l’on croise désormais bien au-delà des routes d’Auvergne (elles-aussi magnifiques). Rencontre.

Pour être sûr de bien être réveillé, de se chauffer la voix et de bien articuler avant une interview, rien ne vaut, de bon matin, le flash d’un radar automatique.Probablement le seul de la région, posé sur la seule ligne droite permettant de doubler quelques trainards du matin. Il n’est pas neuf heures, la petite vieille que je venais de dépasser n’y est pour rien mais c’est une pluie d’insultes sur sa conduite excessivement désordonnée qui s’abat sur elle. Je devais être à 88 km/h au lieu de 80. Je n’emporte même pas le privilège de gagner la perte d’un point sur un record. Mes cordes vocales sont chaudes lorsque j’arrive à Clermont-Ferrand, plus précisément à Beaumont, au 49 rue Victor-Hugo. Je me gare devant l’enseigne des concepteurs de bicyclettes sur mesure Victoire, et le patron, Julien Leyreloup, 34 ans, m’accueille avec le sourire.

Me recevant tel un client, une rapide visite s’impose. Quelques poignées de mains pour saluer les employés oeuvrant à la conception de leurs dernières commandes – ce sont au moins deux vélos, qui sortent chaque semaine de l’atelier – et l’on prend rapidement réservation pour le restaurant du midi. S’ensuit une petite visite du showroom – un petit espace élégant et bien fait – où les mesures du futur vélo sont définies en fonction du client. Ce faisant, Julien m’explique : « Tout passe par l’atelier, donc ! On reçoit les matériaux bruts, on usine, on ajuste,on soude, on polit et on contrôle. La peinture n’est pas faite ici pour le moment mais on aimerait l’y intégrer. Les vélos reviennent une fois qu’ils ont été peints et ils sont équipés et montés ici, par nous, avant d’être remis aux clients. »

Quittant l’atelier -trop bruyant pour bien discuter – et se dirigeant vers les bureaux, je demande à Julien depuis combien de temps l’enseigne existe. Créé en janvier 2011 par lui-même, le concept initial était de créer des moyeux et des pignons fixes. La fabrication de cadres est venue peu de temps après, puis prenant plus d’ampleur que la conception des moyeux et pignons, elle est devenue l’essence même de la petite entreprise. L’équipe compte maintenant six employés et un stagiaire, une équipe jeune et dynamique, allant de 23 à 50 ans.

L’attrait du durable
Les clients aussi sont assez jeunes. Le deviennent en tout cas. L’attrait du durable, du fait local, plait. Et ce malgré des prix de vente haut de gamme, mais à la prestation inestimable. Un vélo d’une grande marque et affichant 10 000 euros à l’achat, sort d’une usine des pays asiatiques à 300. Un vélo Victoire d’une valeur de 10 000 euros sort de l’atelier ainsi et sans intermédiaire faisant augmenter sa valeur. Et ces vélos plaisent au point de franchir les frontières.La Suisse, la Belgique, les Pays-Bas, l’Espagne, l’Allemagne, mais aussi l’Australie ou les USA voient désormais des vélos sortis de l’atelier auvergnat arpenter leurs routes et chemins.

Arrivant dans les bureaux, je rencontre Tony, l’un des associés de Julien, et Gino, qui s’occupe de la partie commerciale. Julien et Gino sont amis de longue date. Ancien prorider en BMX, Julien roulait alors pour la célèbre marque de fringues indestructibles Carhartt, quand Gino était l’un de leur commercial. C’est après avoir sillonné les skateparks et sauté au-dessus de quelques-uns des escaliers les plus vertigineux de la planète, après quelques violentes fractures et entorses mais aussi lorsque – la mode s’emparant du monde de la glisse et de l’extrême – la lassitude d’évoluer dans un monde qui ne correspondait plus aux préceptes d’un ride libre et décomplexé – merci les armes de communication massive du taureau ailé et de ses monstrueux comparses – que Julien s’éloigne du milieu et découvre le plaisir de rouler simplement. Il prend d’abord goût à dévaler les pentes des volcans de l’Auvergne sur son VTT, puis sur la route, avide de sensations fortes et de vitesse, et petit à petit, les premières dizaines puis centaines de kilomètres défilent sous son cadre. Mais de là à lancer une marque de vélo spécialisée dans le sur-mesure, il y a quelques tours de pédale à donner. Et confortablement posé derrière son bureau, légèrement avachis dans son fauteuil pivotant, Julien me raconte.

« À la base, je travaillais pour une société qui fabriquait des pièces de vélos. C’était du made in Taïwan. Je voulais faire la même chose, mais en local. Éviter de traverser le monde entier trois fois par an. Idée un peu utopique et assez peu consciente des difficultés au moment de se lancer. Il y a quelque chose quel’on ne dit jamais, mais il y a un mode d’organisation des industries qui est totalement différent entre l’Asie et l’Europe. Enfin, entre l’Asie et la France. En Asie, ils sont spécialisés dans le produit. Si tu veux acheter un téléphone ils te font un téléphone, si tu veux acheter un guidon de vélo, ils te font un guidon de vélo… Tu leur fais un croquis sur une feuille volante,trois mois après tu as un produit fini et déjà emballé. Une seule usine va tout gérer, de la création de produit à l’élaboration, la fabrication… Ils vont s’occuper de tout, du début jusqu’à la fin. On va prendre l’exemple du moyeu,ils ont tout ce qui est usinage, décolletage, anodisation, gravure laser,emballage… En France, c’est totalement différent. Les usines sont spécialisées dans les processus. Donc tu vas aller voir un usineur qui va t’usiner le corps de ton moyeux, après tu vas aller voir un décolleteur qui va t’usiner tes rondelles et tes axes, tu vas aller voir un anodiseur qui va t’anodiser les pièces, tu vas aller voir un graveur, et puis après il faut que tu les montes toi-même parce qu’il n’y a pas d’usine pour ça, tu emballes… Donc au lieu de te retrouver avec un sous-traitant par produit tu te retrouves avec plein de sous-traitants pour un produit. À moins de tout faire soi-même, mais tu ne peux pas te permettre d’investir autant dès le début. C’est possible de fonctionner ainsi, avec ces multiples sous-traitants, ça nous allait pendant quelques années. Sur du haut de gamme tu peux arriver à être concurrentiel au niveau du tarif, mais ça prend du temps. Ce qui veut dire qu’au moment de lancer la fabrication, t’es obligé de t’investir dedans pour faire les passages d’une usine à une autre et tu te retrouves à courir partout. Quand Victoire s’est lancée, l’idée était de faire à la fois des pièces pour les pignons fixes – ou fixies, mais je n’aime pas l’appeler comme ça – et des cadres. On avait identifié les sous-traitants pour faire les pignons et moyeux, ce qui fonctionnait, et on pensait en avoir trouvé un pour faire les cadres. Il s’est avéré qu’ils n’étaient pas en mesure de fabriquer ce que l’on voulait. Donc la prise de conscience a été de prendre en charge une partie de la fabrication des cadres – usiner les tubes puis faire intervenir un soudeur. On ne savait pas souder. On a testé différentes solutions, rien n’était vraiment satisfaisant, et puis l’évidence s’est affichée à nous. Tout faire nous-même pour arriver à ce que l’on voulait. C’est comme ça qu’on est passé de fabriquant de moyeux à fabriquant de cadres. Ça s’est fait en fin 2012 pour les premiers cadres. On essayait au début de trouver des clients dans des disciplines assez spécifiques, qui ne nécessitaient alors pas de finitions trop poussées, en bike-polo par exemple. On en a fait pas mal pour ces gars-là, ce qui nous a permis d’apprendre à bien faire nos vélos, à travailler le process et à acquérir une certaine maîtrise dans la finition. Et petit à petit, on a trouvé des gens qui voulaient un VTT, un vélo de route, ce qui nous a permis de pousser le sur-mesure assez loin. »

Julien me montre quelques exemples sur l’ordinateur. Plus de 80% de leurs vélos sont présents sur le site. On peut s’y perdre quelques heures pour qui se passionne de bicyclettes. Des vélos de vitesse, des VTT, des gravel roads, des vélos de route et quelques O.R.N.I (Objet Roulant Non Identifié – pour le novice du deux roues à pédale que je suis) défilent sous nos yeux. Julien reprend.

Du sur-mesure de A à Z
« On s’est mis à faire plein de vélos différents et pour toutes les disciplines. Ce qui fait qu’on en a très rapidement eu un large panel et les personnes se sont naturellement tournées vers nous. Tout ça nous a permis de continuer à nous diversifier et de nous affiner sur les demandes spécifiques. C’est ainsi quel’on s’est vraiment spécialisé dans le sur-mesure alors que ce n’était pas notre volonté du début. On était parti pour faire de la série. De la petite série française, mais de la série quand même. La diversité entretenant la diversité, on a eu de plus en plus de demande. »

Dans le milieu du surf que je connais très bien, le fabriquant propose des modèles de base qu’il adapte au client. Ici aussi.

« On a une gamme. C’est obligatoire, car quand un client vient vers nous, il faut pouvoir nommer les choses. L’adage, dans la vente, c’est : plus de trois choix et tu perds le client. Sachant que pour nous il y a une infinité de possibilités.Pour nommer les choses, on structure nos vélos pour qu’ils correspondent aux différentes pratiques. Le modèle que l’on vend le plus, par exemple, le Victoire Vélo, qui est notre modèle cyclo-sportif, si tu les regardes tous, il y a des similitudes, mais ils sont tous uniques !!! Victoire, c’est ça et ça restera comme ça. C’est du sur-mesure de A à Z. Il y a trois grands canaux dans le sur-mesure. Le premier est morphologique. On étudie l’anatomie de la personne, pour lui faire la géométrie qui lui correspondra le mieux en fonction de sa taille, de sa pratique et de sa façon de pédaler. Deux personnes de tailles identiques, ayant la même pratique mais ne faisant pas le même poids,n’auront pas le même vélo du tout. Ensuite vient le cahier des charges : freins patins, jantes en alu… Ou alors avec des freins à disque… Ca, ce sont les choix des clients. Et le dernier point, c’est l’esthétique. Il n’y a aucun vélo similaire pour ça aussi. Le client repart avec un vélo qui lui est 100% dédié. Il arrive que qu’on nous demande un vélo qui ne corresponde pas à la pratique ou à la morphologie du client. Dans ces cas-là, on ne le fait pas. On poursuit le dialogue avec le client. S’il veut quelque chose qui va à l’encontre d’un produit fini, trop rigide pour lui à cause d’une trop grosse section de tube par exemple, on ne le fait pas. On ne veut pas d’un vélo qui ne soit pas optimal pour la pratique du client. Dans le marketing habituel, les marques – je raisonne en vélo de route hein – insistent sur le rapport poids-rigidité. Si le poids joue effectivement un peu, la rigidité n’est qu’un pur effet marketing.On attend toujours la personne qui prouvera qu’un vélo plus rigide fait aller plus vite. Chaque constructeur annonce chaque année 23% de rigidité en plus.Mais au final, les clients se retrouvent sur des vélos bout de bois, ces vélos« Tour de France Replica », et ressentent toutes les aspérités de la route, donc se fatiguent plus vite, donc finissent par moins rouler, donc se rendent compte que ce vélo n’est pas si bon – et donc finissent chez nous(rires). C’est comme si tu enlevais les suspensions de ta voiture et que tu installais des sièges en bois à la place. Imagine-toi faire des bornes comme ça.Le terme performance est très mal utilisé. 90% de la clientèle dans le monde n’a rien à faire de la performance. Ils se font avoir par les sirènes du marketing. Ce qu’il faut, c’est un vélo adapté à ce que tu fais, ce que tu roules, et là ce n’est pas le vélo qui est performant mais le bonhomme qui le devient puisque son engin lui est adapté. »

Artisans de la route
En France, les acteurs du vélo sur-mesure – oserais-je dire, du vélo responsable, puisqu’on ne change pas ce genre de bicyclettes tous les six mois ; on le garde plutôt toute une vie – ne sont pas très nombreux. Moins de cinq sont organisés en entreprise, pour une petite trentaine d’artisans de la route, dont beaucoup font ça dans leur garage dans un style un peu plus expérimental et anecdotique.Tout en discutant, Julien me sort deux vieux pavés – Le Bottin du Cycle. Deux éditions anciennes, des années 40 et des années 50. Deux merveilles de reliures et de belles impressions comme seules ces années savaient faire avec style et élégance. Quel paradoxe si l’on me demande…. Mais là n’est pas le sujet. Le sujet, c’est les vélos Victoire, et quand je demande quel est le profil type du client victorieux, Julien me répond avec le sourire : « des passionnés ».

Il est l’heure d’aller honorer de nos estomacs affamés notre réservation au petit restaurant du coin. Chemin faisant Julien m’apprend quand même qu’il a fait ses études en parallèle de sa carrière dans le BMX pour finir sur un master de recherche en mécanique des matériaux. Gino, tout tatoué, me lance sur une discussion reprenant nos diverses expériences avec le milieu de la glisse. Tony nous parle des courses très longue distance de vélo, des genres de trails, de treks, où le cycliste ne dort qu’à peine et ne s’arrête pas pour manger s’il veut gagner et battre des records, enchaînant des centaines de kilomètres en se faisant frôler par les poids lourds. Lui aussi s’est engagé sur quelques courses avec ses potes, mais en dormant à l’hôtel et en s’arrêtant sur les restaurants. Il est temps pour eux de reprendre le travail sans m’avoir dans leurs pattes, et pour moi de reprendre la route vers la Savoie. Je serai vigilant aux vélos que je doublerai dès lors, peut-être que ce sera un Victoire qui me cachera du prochain radar. Au moment de partir, une déflagration assourdissante retentit.Un pneu vient d’éclater. Cela rappelle une anecdote à Julien. A ses débuts en vélo de route. Il préférait descendre, sentir la vitesse, le vent dans les cheveux, et donc ne portait pas de casque. En sortie d’un gros virage, son pneu éclate. Il arrive à se rétablir mais se fait vraiment peur. Depuis, il met un casque. On se serre la main une dernière fois.

Le mot de la fin ? « Faites du vélo, c’est bon pour la planète !!! »

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Pour en savoir plus sur les cycles Victoire, visitez leur site Internet.

(Texte et crédits photo : Colin Hemet, Chambéry, France)

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