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A Vélo, Sur L’eau

A vélo, sur l’eau

Il y a un peu plus d’un an, Valentina Côté et Julien Croteau Dufour n’étaient que d’ordinaires cyclistes urbains et utilisaient leur vélo pour se rendre au travail, ou à des soirées entre amis. Mais après avoir parcouru 11’139 kilomètres pour se rendre de Montréal au Canada à Lima au Pérou, ils ont tout d’un couple d’aventuriers, pour qui la bicyclette est une deuxième nature. Ce « projet de fou » a changé leur façon de voir le voyage, mais aussi leur perception de la route et des populations d’Amérique latine, qu’ils ont questionnées sur leur accès à l’eau potable. Roaditude a rencontré le couple à son retour à Montréal.

Roadtitude – Ça semble vraiment impressionnant quand on dit « aller en vélo jusqu’au Pérou »… Comment avez-vous eu cette idée de partir aussi loin ?

Valentina – À un moment donné, Julien m’avait convaincue de faire un petit voyage jusqu’à Burlington, dans le Vermont. C’était seulement quatre jours en vélo, aller-retour. Mais après le premier après-midi de ce petit voyage, on est vraiment tombés sous le charme du voyage à vélo. On était totalement excités à l’idée de, peut-être, aller jusqu’au Pérou en vélo, parce que moi j’ai de la famille à Lima et je voulais y retourner avec Julien. Et oui, on savait que c’était totalement différent comme type de voyage, mais on trouvait l’idée tellement plus excitante et unique.

Julien – Pour moi, c’était hors de question, ça me paraissait comme un projet de fou. Finalement, en quelques mois, Valentina a réussi à me convaincre, on a eu le temps de se préparer, et on est partis un an plus tard. Et on ne regrette vraiment pas, ça a été la meilleure décision de notre vie.

Et maintenant, comment voyez-vous le voyage à vélo ?

Valentina – À vélo, tu peux aller où tu veux. Ce n’est pas comme à pied ou en voiture, ou en avion. Toutes les routes sont accessibles, que ce soit en gravier, en sable ou en pavés. Dans le fond, tout dépend de ton degré de motivation.

Julien – Et du temps dont tu disposes, parce que ça prend un peu de temps, il faut l’admettre ! Mais justement, c’est juste la bonne vitesse pour t’imprégner de tout ce qui t’entoure, parce que tu vas plus vite qu’à pied, mais plus lentement qu’en voiture ou en bus. Tu es en vélo et ça t’impose d’observer ce qu’il y a autour de toi. Quand tu es en bus ou en voiture, tu peux décrocher, mais quand tu es en vélo, tu es concentré tout le temps. Ça te rend très humble par rapport à tout ce qu’il y a autour de toi, que ce soit les montagnes, les villes. Tu deviens aussi vraiment vulnérable à l’environnement, à la météo.

Valentina – Aussi, si on compare, quand tu voyages en sac à dos, tu voyages point par point. Tes lieux d’intérêts sont des endroits précis, prédéterminés. Tandis que quand tu voyages à vélo, tu es intéressé par ce qui se passe entre ces endroits-là. Tu es en immersion totale avec l’environnement et la culture. Ça nous a aussi permis de rencontrer des gens qui n’étaient pas blasés des touristes, et ça nous permettait d’avoir des conversations beaucoup plus riches, autant pour eux que pour nous. Passer un moment avec eux, pour nous c’était le meilleur moment de la journée, et on se rendait compte que c’était réciproque.

Comment votre perspective sur la route ou le vélo a-t-elle changé ? Et à quel moment, pendant ou après le voyage ?

Julien – Le gros changement de notre perception de la route s’est produit en passant des États-Unis à l’Amérique latine. Un exemple qui m’a frappé, c’est quand on était dans le nord du Pérou. Il y a une seule grande route qui relie Jaén, une grande ville, et le reste du pays. C’est une route à une voie dans deux directions, et la moitié de la route était bloquée par des gens qui faisaient sécher du café. À chaque 500 mètres, il y avait des grains de café étalés sur la route ! (rires)… Les gens peuvent avoir l’impression qu’en Amérique latine, c’est dangereux être en vélo, parce que les gens font moins attention, conduisent mal, mais c’est une perception qui est un peu fausse parce qu’ils sont tellement habitués de voir n’importe quoi sur la route, que ce soit des enfants qui jouent, du café qui sèche, des poules, des chiens, des vaches… La route a une autre signification, c’est plus une espèce de milieu de vie.

Valentina – C’est ça, la plus grosse différence. En Amérique du Nord et en Europe, la route appartient à l’automobile, et c’est le seul rôle qu’elle peut jouer. Tandis qu’en Amérique latine, c’est un espace commun qui est partagé, qui est vivant.

Comment avez-vous fait votre itinéraire ?

Valentina – Quand tu pars de Montréal et que tu te donnes l’objectif d’aller à Lima, c’est comme beaucoup trop loin. Ça fait peur, c’est très intimidant. Alors ce qu’on s’est dit au début, c’est qu’on n’allait pas se planifier plus de deux semaines à l’avance. On se donnait des défis aux deux semaines, comme, par exemple, « dans deux semaines, on sera à Quito ». Et après, au jour le jour on faisait l’itinéraire, mais ça changeait mille fois par jour ! On s’est rendu compte que le mieux, c’est de se laisser aller.

Y avait-il une route plus surprenante, impressionnante ou déstabilisante ?

Valentina – Je pourrais dire que notre coup de cœur, zone hors confort, c’était le Cañón del Pato [le Canyon du canard, en français]. C’est une route dans les Andes, près de Huaraz et entre la Cordillère blanche et la Cordillère noire. Le canyon est profond de 1000 mètres, long de 25 kilomètres, et c’est une seule voie, deux directions, 38 tunnels. En plus, ça montait ! C’était incroyable ! On s’arrêtait souvent, parce que c’était trop beau.

Julien – Dans les tunnels, le plus long faisait presque un kilomètre, sans lumière. Alors, si un camion arrive, assure-toi qu’il t’aie vu, place-toi sur le côté. Ça, ça peut être extrêmement déstabilisant, si tu n’as jamais roulé avant.

Sur les réseaux sociaux, vous vous êtes appelés « Deux roues sur l’eau », parce que vous vous êtes donnés la mission de documenter l’accessibilité à l’eau potable des personnes que vous avez rencontrées. On peut voir vos photos et les informations que vous avez récoltés sur votre compte Instagram et Facebook. Parlez-nous un peu de cette facette du voyage.

Julien – C’est vraiment en Amérique latine que ce truc-là a pris tout son sens, parce qu’on est tombés sur des endroits où il y avait des enjeux assez sérieux d’accessibilité à l’eau potable, comme des communautés au Mexique, ou en Amérique centrale, où il n’y avait pas beaucoup d’eau et où les gens étaient très conscients de comment ça fonctionnait. Et en plus, c’était un sujet qui était super intéressant et qui était facile à aborder avec tout le monde. Ce n’était pas un sujet gênant comme la politique ou l’argent ou le mode de vie avec ces gens-là. Quand on parlait d’eau, pour eux c’était naturel d’en parler parce qu’ils en sont très conscients. Et finalement, ça menait toujours à des discussions sur l’argent, la politique, le mode de vie, ce qui nous permettait de mieux comprendre leur réalité.

Valentina – Aussi, il faut comprendre qu’on ne voulait pas aller voir des spécialistes, on voulait vraiment aller voir les gens. Un spécialiste va te donner des chiffres, mais on oublie qu’avant tout, l’eau est une ressource vitale pour l’humain, pour l’être humain. C’est ça qu’on trouvait vraiment intéressant, d’aller chercher la perception, le sentiment que les personnes ont envers les enjeux d’eau dans leur région.

(Interview : Catherine Paquette, Montréal, Canada / Crédits photo : Valentina Côté, Julien Croteau Dufour)

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