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Isabelle Eberhardt, La Nomade Du Désert

Isabelle Eberhardt, la nomade du désert

Fascination pour l’Afrique du Nord, pour la magie spirituelle des déserts, fuite loin de l’Europe afin de se ressourcer dans les mondes intérieurs du Maghreb, anticolonialisme, féminisme de la première heure… La bande dessinée Isabelle Eberhardt. La vagabonde des sables, fraîchement sortie en librairie, évoque la vie et l’œuvre d’une femme de lettres qui fut avant tout une aventurière, une exploratrice des confins.

Résolument anti-conformiste, en quête d’un ailleurs, d’un retour aux sources de la vie, l’aristocrate russe Isabelle Eberhardt découvrit l’Algérie en 1897 lorsqu’à vingt ans, elle s’établit à Bône (actuellement Annaba) avec sa mère. Jusqu’à sa mort à l’âge de vingt-sept ans, elle ne cessa d’explorer le désert. Habillée en homme, portant le pseudonyme de Mahmoud Saadi, se convertissant à l’islam, parlant couramment l’arabe, elle expérimente un devenir nomade, un devenir bédouin, dans un mouvement de vie et de pensée qui prend le contrepied de l’esprit colonial. En lieu et place d’une volonté conquérante et expansionniste, une immersion dans les traditions, la religion, les modes d’existence et de pensée de la culture arabe. Isabelle Eberhard est un être toujours en mouvement, mouvement géographique et physique des expéditions à cheval sur les terres du Sahara, mouvement psychique et intérieur, mouvements de l’âme atteints par l’ivresse du kif et la pratique du soufisme.

A cheval
Éprouvant un amour éperdu pour la culture arabe, l’islam, les paysages sauvages, les zones que peu d’Occidentaux ont foulées, elle deviendra reporter pour différents journaux et sillonnera à cheval les étendues désertiques sahariennes. Au travers de ses voyages sur des routes de sable, de terre battue qu’elle entreprit de 1897 à 1904, elle cherche une solitude métaphysique, un dénuement matériel qui soit gage de richesse spirituelle. Ses premières explorations la mènent dans le nord-est de l’Algérie. Envoûtée par le désert, cet « océan desséché », où la conscience s’ouvre au cosmos et touche l’infini, elle quitte Annaba pour Qacentina, Tunis, elle quitte Tunis pour Batna, Touggourt, El Oued située dans le « pays âpre » du Souf. À cheval toujours, elle traverse les paysages de sable, les étendues de l’islam et pérégrine au sud d’Alger et de Tizi-Ouzou, écrivant « mon héritage est russo-suisse mais mon cœur est algérien ». Ses descentes vers la frontière maroco-algérienne, vers le sud oranais lui font découvrir Tilimsen, Saïda, Béchar, la route vers le Maroc, Figuig et Oujda. Pistes de sable, routes des Bédouins, des caravanes, aveuglées de soleil, ses pas l’amènent à Ténès, à Bou Saâda où elle fera la rencontre d’une maraboute. Les formes se dissolvent dans la lumière, les routes de sable sont l’occasion de cavalcades dans les dunes, d’une immersion dans les grands espaces désertiques où se révèle « l’âme du pays des Sables », « des plaines pierreuses de Guémar », « des déserts sans eau de Sinaoun et de Rhadamès ».  

Le livre retrace la dimension mystique de la route eberhardtienne, son désir d’une existence nomade, d’un devenir bédouin sous son burnous et son turban. Se retranchant de la société, délaissant le carcan de l’Occident pour faire l’épreuve d’extases, d’une initiation au soufisme, d’une liberté à l’écart des normes, Isabelle Eberhardt glisse à cheval sur des lointains inexplorés, entre la danse du sable et l’alphabet des étoiles. Elle sympathisa avec le général Liautey qu’elle fascina. Choquant les colons français par sa liberté, par son adoption du mode de vie arabe, elle fut soupçonnée d’espionnage à la solde des anticolonialistes.

Identité nomade
Amazone avant la lettre, cette sœur de « l’homme aux semelles de vent » élève la découverte du désert au rang d’une conversion mystique. Première Européenne initiée à la confrérie soufie la Qadriya, elle se construira une identité nomade, mobile. « Je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite 
de dire ce qu’elle a vu et peut-être de communiquer à quelques-uns le frisson mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du Sahara » écrivait-elle.

Vivre, c’est être sur la route, sur la route de Béni Ounif, sur celle d’Aïn Sefra. Oasis située dans les monts des Ksour, Aïn Sefra marquera la fin du voyage. Une crue de l’oued emporta l’habitation dans laquelle elle séjournait avec son mari Slimène Ehnni, un spahi. Slimène eut le temps de s’enfuir. On découvrit Isabelle Eberhardt ensevelie sous la boue. On retrouva un sac renfermant ses manuscrits. Impressionné par la profondeur des analyses qu’Isabelle Eberhardt déploie dans ses articles, admirant sa connaissance de l’Algérie, le général Lyautey confiera ses nombreux manuscrits à un éditeur. L’Algérie du début du XXème siècle qu’elle décrivait comme ce « pays ensorcelant, pays unique, où est le silence, où est la paix à travers les siècles monotones. Pays du rêve et du mirage où les agitations stériles de l’Europe moderne ne parviennent point ».

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Virginie Greiner (scénario), Annabel (dessin), Isabelle Eberhardt. La vagabonde des sables, Éditions Glénat, coll. Explora, Grenoble, 2018.

(Texte : Véronique Bergen, Bruxelles, Belgique / Crédits photo : Editions Glénat pour la couverture, Marc Charmey pour les extraits)

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