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Sur Les Pas De Karen Dalton

Sur les pas de Karen Dalton

A Bright Light – Karen and The Process d’Emmanuelle Antille est un documentaire troublant, nomade et lumineux, sur la piste de Karen Dalton et de ses mânes. Rencontre avec sa réalisatrice, la suissesse Emmanuelle Antille.

« J’ai entendu la voix de Karen Dalton pour la première fois au casque, alors que je traversais le Rhône, à Genève…» Cette voix unique, volant du blues au folk a hanté les confins des années 1960 et 1970. Elle avait pris son envol sur la scène de Greenwhich Village, à New York, où elle fit l’admiration du jeune Bob Dylan et des autres trouvères du coin, avant de jouer les serpents de mers : deux albums (le premier en 1969, à 32 ans), des maquettes inachevées, des pérégrinations à travers les États-Unis, des milliers de kilomètres guitare au dos entre Indiana, Louisiane et Maryland, une vie semi érémitique en famille dans le Colorado, faite de lien avec la nature mais aussi d’excès. Un drôle de vent pas vraiment mauvais mais pas vraiment bienveillant qui, durant 20 ans, la poussa jusqu’à Woodstock, où elle décéda du sida, en 1993. Celle qui avait parcouru des milliers de kilomètres en une décennie de balades déchirantes et divines, revisitant le répertoire historique, les chants immémoriaux, n’avait guère plus la force que de se trainer de son lit au poêle à bois pour l’alimenter. Elle s’est éteinte seule, ignorée par le business de la musique alors en pleine révolution des chemises en flanelle (Nirvana, Pavement, Sonic Youth …) et des Riot Grrrl (Bikini Kill, Lydia Lunch,…). Redécouverte par un public averti il y a quelques années à la faveur de rééditions, sa musique avait pourtant, avant d’entrer dans l’hiver de la mémoire, incarné la poésie beatnik et naturaliste des années 60, et influencé une kyrielle d’artistes qui ont couché leur musique dans son sillage.

Kaléidoscope 
« Je voulais entrer en discussion avec une artiste autour du processus de création : à quel point est-on prêt à sacrifier sa vie au nom de son art ? C’est la question de la construction d’un objet artistique. Le voyage était important pour mettre en abime ce processus en montrant les étapes du film lui-même, ses arrières cuisines, l’équipe et les moyens mis en œuvre ». Dans un film-frontière entre documentaire, témoignage et récit onirique, l’artiste et réalisatrice suisse Emmanuelle Antille est partie à la redécouverte de cette mémoire oubliée, de cette silhouette fragile, évanescente, de sa voix enracinée dans l’Histoire et les paysages de l’Amérique rurale et des premières nations. Avec Carmen Jaquier à l’image et Malika Pellicoliet au son, elle a embarqué dans un road trip, un périple initiatique questionnant le processus de création à travers la figure de Karen Dalton et la constellation de témoignages de celles et ceux qui l’ont côtoyé ainsi que d’artistes qui la révèrent. « J’avais envie qu’on soit plusieurs garants de cette mémoire, nous confie la réalisatrice, rencontrée à Montreux, au bord du Lac Léman. Si on jette ne fut-ce qu’un bout de cette histoire, il tombe dans les abimes et l’oubli.

Cette équipe, conçue comme une sororité, a fait émerger à la surface « un kaléidoscope, un essai cinématographique flingué, avec des surprises tout le temps », écrit et filmé sous forme de voyage : 8000 kilomètres en voiture à travers 19 états dont le Colorado, la Louisiane, New York, l’Indiana, le Mississipi, ou encore le Maryland, en passant par l’Oklahoma, à Enid la ville natale de Karen Dalton… Des trajets très longs, parfois jusque 15 heures par jour, entre les différents lieux de rencontre et de tournage. A travers les fenêtres et le pare-brise, les vitres et vitrines des motels dans lesquels elles se sont arrêtées, le paysage fait écho aux mélodies de Dalton et à la matière cinématographique hypnotique qui s’en dégage. On songe irrémédiablement à Avanti, son précédent film réalisé en 2012 (Avec Miou-Miou, Anna Schygulla et Nina Meurisse), fiction et road trip familial et féminin sur la transmission.

Cartographie de l’invisible
Dans les motels et chambre d’hôtes, les étapes du voyage en terre américaine sont mises à profit pour créer des totems, maisons de poupées de fortune et images éthériques d’où s’échappent les silhouettes, visages, mains ou voix des trois réalisatrices et, à travers elles, le spectre de Karen Dalton et le vide qu’elle a laissé. Ces moments filmés dans des lieux de bord de route, choisis avec soin par la réalisatrice pour leur esthétique, sont cruciaux au récit car ils sont autant de moments de respiration, de création, où l’équipe se met à rechercher et capter des fantômes sonores et visuels. Des traces. Comme en émaux, sont insérées les images de Karen chantant sur le porche de sa maison des montagnes du Colorado, une ancienne cabane de mineurs, en concert ou marchant à travers les arbres.


Le résultat est un film qui n’est pas biographique au sens chronologique, mais bien cartographique. Car il y a, en chapelets, les rencontres avec celles et ceux qui ont côtoyé Karen Dalton, disséminées sur le gigantesque territoire : Dan Ankin, Peter Walker, notamment, ou encore Alexandra Ogsbury, qui rendent corps à leur amie à travers musiques, danses, souvenirs… Ainsi que des artistes d’aujourd’hui : la songwriter Larkin Grimm dans une très belle et poétique séquence les pieds dans l’eau, ou Jean-Marc Butty, le batteur de PJ Harvey. Tous relient des points sur la carte du pays où Karen Dalton a posé sa guitare, sa voix, ses pas : « Le trajet était balisé, mais on a eu du temps pour les surprises. Nous avions pris quelques contacts en amont, un très long travail de deux ans… On a essuyé des refus, des silences, mais beaucoup ont répondu présents. D’autres, difficilement accessibles, on été atteints par le téléphone arabe, qui a fait le reste », se souvient Emmanuelle Antille.  

Cette enquête sur les routes d’une Amérique des invisibles, poètes et musiciens beatnicks, artistes multiples qui font vivre dans les contre-allées des valeurs et récits humanistes qui transcendent l’histoire officielle de la musique populaire, a également les formes d’un patchwork, un « american quilt » – ces couvertures composées de bouts d’étoffes diverses dont le savoir faire s’est transmis de génération en génération. A l’image de ces robes que tissent Emmanuelle Antille ou des objets glanés au gré du voyage (masque de lion, pierre talisman, morceau de journal, photographies), tous les éléments constituent des sortes de reliques par lesquelles s’incarnent le souvenir et les créations de Karen Dalton, qui les traversent de motif en motif. Dans cette expérimentation tissée de liens et de rencontres glanées en cours de route, le film s’attache sans forcer à troubler la ligne séparant la réalité de la fiction, des silhouettes ressemblant à Karen Dalton y entrant comme par effraction. A la manière de rêves ou d’invocations.

Transmission
Karen Dalton est de ces femmes qui ont marché avec les loups. Le film que lui consacre Emmanuelle Antille est une quête sur les traces laissées, encore fraiches, sur ces sentiers douloureux ou sublimes de la création.  Ce récit de l’évocation et de l’invocation, à la manière des femmes guérisseuses (avant qu’on ne les appelle sorcières) est avant tout une transmission dont les formes collent à merveille à son sujet. Un récit de l’invisible, de vides, de silences, de contemplation, de la reconstitution patiente. A quelle mélodie se rapportent ces notes mystérieuses griffonnées en marge d’un poème laissé par Karen Dalton et retrouvé par chance? Le film laisse planer l’énigme avec une délicatesse et un respect infinis, y trouve une matière visuelle, charnelle et sensitive, tournant le dos au sensationnel pour laisser au miracle le temps de s’y glisser. « Je voulais garder du mystère, communiquer son histoire sans être didactique, avec une dimension qui reflète le sujet du film, nous explique encore Emmanuelle Antille. Pour moi la musique est le véhicule le plus incroyable : on écoute une musique un jour, on la réécoute 20 ans après, elle nous transporte physiquement dans une émotion passée. Il me fallait parvenir à rendre un peu de ça, matériellement. Mais jamais je n’ai pensé à la finalité. Je pars du principe que si l’expérience est forte, est belle, c’est nourrissant pour moi, pour nous, pour le projet, et cela peut se transmettre. 

Au bout de cette route de plus 8000 kilomètres de bitume, de gravier et d’imaginaires, une caravane au fond d’un jardin, non loin de Woodstock, son dernier lieu de vie. La piste s’arrête, Karen Dalton n’ayant pas laissé de sépulture. Restent alors, reconstituées avec une magie visuelle stupéfiante et ensorceleuse, les traces d’une amazone et grande chanteuse folk blues, de ses musiques, de sa poésie maudite, érémitique, celle des invisibles, de ses fantômes qui sont sûrement un peu des nôtres.

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Emmanuelle Antille, A Bright Light – Karen and the Process, Intermezzo Films, Rubis Films, Suisse, 2018. Information et distribution sur le site Internet du film.

(Texte : Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédits photo : Intermezzo Films, Rubis Films)

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