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Le Motel, Un Radeau Pour Invisibles

Le motel, un radeau pour invisibles

Les perdants de l’Amérique sont au cœur du documentaire d’Alexandra Kandy Longuet : Vacancy. Entre réalisme social et scansion hypnotique et expérimentale, la réalisatrice signe une série de portraits poignants de ces figures errantes et des Motels dont ils ont fait leurs geôles, figés dans leur mythologie fantôme.

Née à Paris, Alexandra Kandy Longuet ausculte depuis quelques années les dévastations du rêve Américain et de ses marges. Dans le sillage de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans elle a tiré deux puissants documentaires As She Left (2012) et Nouvelle-Orléans, laboratoire de l’Amérique (2016). Partie sur les dans le Sud-Ouest américain, elle revient avec Vacancy, récit choral et social de la dérive d’un continent et de ces oubliés, abrités dans ces refuges précaires que sont devenus les motels. A milles lieues des images mythiques que nous renvoient encore ces lieux désertés par le rêve américain, mais hanté par ses fantômes, ses crises économiques et ses tragedies à hauteur d’humain.

Refuge économique
Par un étrange effet d’écho, Vacancy ressemble à s’y méprendre à un complément visuel et sonore au livre de Bruce Bégout, Lieu Commun (Allia, 2003). Pour Alexandra Kandy Longuet  le livre du philosophe a été une des nombreuses pierres de touche de son travail: « Bruce Bégout a attiré mon attention sur la dimension paradoxale du motel : une architecture qui vise à l’aseptisation et qui finit par y produire de la marge. Cette approche philosophique dans laquelle il se balade a été un des points de départ, effectivement, de la dimension d’enquête qui est la mienne.  Cela m’a amené par exemple à aller rencontrer des policiers pour questionner et approfondir les questions de sécurité abordées par Bégout. Et puis la crise de 2008 est passée par là. D’un lieu de transition, un lieu pour se réinventer, le motel est devenu un lieu investi par les précarisés. »

L’enquête a commencé à Orange County, non loin de Los Angeles. Dans et autour d’Anaheim, cœur de cette région ou pullulent les theme parks type Disneyland ou Universal, les chambres sont peuplées de travailleurs précaires ou de personnes victimes de la crise du logement survenue à la suite de 2008.  « De là, je suis partie en repérage dans cet état de Californie toujours perçu comme une destination de choix pour se réinventer, mais où on voit les écarts économiques, entre les très riches et les très pauvres, les plus importants. » Cette terre promise, celle de la nouvelle frontière, a eu un âge d’or et ses totems : Bagdad Café, Roy Motel… des lieux qu’Alexandra Kandy Longuet montre pour ce qu’ils sont désormais : décatis, usés comme les personnes qui, traversant le film de part en part, y vivotent. « Légalement, lorsque vous vivez plus de 28 jours dans un motel, vous en devenez le locataire de droit. C’est pour cela que ces personnes qui y on trouvé un refuge économique après avoir tout perdu sont forcée par les gérants à changer de chambre régulièrement. Parfois tous les jours. C’est un rythme infernal, un éternel recommencement qui se referme sur eux comme un piège.

Aucun refuge hors du monde
A Fresno, la caméra suit Beverly, ancienne accro au crack et au jeu, prostituée occasionnelle qui vit de débrouille, a toutes ses affaires dans un box, passe sa journée à ruminer, à espérer pouvoir assister à la remise de diplôme de son fils, tenter de rassembler l’argent qui paiera sa chambre, jusqu’au jour suivant. Comment expliquer le cercle vicieux qui la jette dans la marge ? « Il est difficile pour des personnes, happées par ce quotidien, de se projeter à l’échelle de quelques jours et donc d’en sortir. Je voulais insister sur cette dimension cyclique où chaque jour est une tentative de survie et où il est devenu impossible de remonter la pente. D’autant que les chambres de ces motels ne sont plus du tout un refuge hors du monde : on ne peut pas s’y reposer, on est harcelé en permanence par les sons, la violence, les dangers de l’extérieur »

Dans le même gouffre que Beverly, arrimé au même châtiment de Sisyphe,  on trouve Manuel, ancien gangster repenti et noyé de chagrin, et Vern, ancien ingénieur du son habitué des aller-retour entre Hollywood et Vegas. Un grave accident de voiture l’a l’entrainé dans une spirale et lui a fait tout perdre. Après une vie d’errance et de danger, il vit désormais parmi les fantômes qui hantent le Roy’s Motel, dont il est occasionnellement l’homme à tout faire. Tous sont dans ce cul de sac aux murs aussi effrités que leurs vies.

Tout détruire pour tout reconstruire
La structure fascinante et hypnotisante du récit articulé par Alexandra Kandy Longuet fait échos à ses vies saccadées. Scandées par des visions de routes, auxquelles s’enchaînent la nuit et le jour, jusqu’à ce que le spectateur ne puisse accrocher son regard ni à un temps ni à un espace précis. La bande-son appuie cet effet déstabilisant là où il fait mal, en samplant des bribes sonores du films (routes, trains lointains, scènes de parking…) pour amplifier les nappes sonores conçues par Thomas Vaquié.

« Au départ, le motel a été conçu comme habitation pour les ouvriers du New Deal des années 30. C’étaient des bungalows. Le principe a été recyclé dans les années 50-60 pour accompagner l’essor du tourisme de l’économie itinérante, de la mobilité professionnelle au cœur du projet américain. Dans les années 80, il a progressivement été utilisé comme logement d’une partie invisible de la population, les perdants, les marginaux. Quand Bruce Bégout parle de « purgatoire », c’est exactement ça : ceux qui y échouent finissent dans les limbes, physiquement et psychologiquement. Le rêve américain est ancré dans l’idée qu’il est possible de tout détruire pour tout reconstruire. Ce pays et son storytelling aiment les existences qui passent de destructions en épiphanies. Cette dramaturgie est l’élément central de ce mythe de la reconstruction, de la réinvention. Mon film ne fait que constater cet état : l’Amérique est en voie de tiers-mondisation. Le motel est mon prisme, car il est à l’image de l’histoire économique du pays. » Sous ses propres ruines, le rêve américain est devenu invisible, ou pire… vide. Vacancy, donc.

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Alexandra Kandy Longuet, Vacancy, Eklektik Productions, Belgique, 2018.

Avant-première le 27 mars 2019, 19h00, Cinéma Galeries, Cinéma du réel – Festival international du film documentaire, Bruxelles. Sortie en salles le 3 avril 2019.

Renseignements complémentaires sur le site Internet du film.

(Texte : Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédits photo : Eklektik Productions)

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