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“10 CV”, Livre Culte

“10 CV”, livre culte

La maison d’édition genevoise Héros-Limite sort de l’oubli un véritable brûlot, plus de 80 ans après sa première édition, en 1933 : 10 CV – 10 chevaux-vapeur de l’écrivain et journaliste soviétique Ilya Ehrenbourg. Une description minutieuse, entre enquête et fiction, du machinisme, de la globalisation, de l’exploitation des ressources naturelles humaines. Avec pour cheval de Troie la voiture, son mode de production et le détournement de ses promesses d’émancipation.

Avertissement : c’est un livre qui peut légèrement piquer aux yeux des adeptes du cruising, des ballades du dimanche en oldtimers, des poètes de la route qui, comme nous à Roaditude, décèlent quelques vertus dans leurs lacets, leurs abords arborés, les perspectives qu’elles tracent, les souffrances qu’elles allègent et les expériences qu’elles libèrent. Rien de tout cela ne figure dans les pages que l’écrivain et journaliste ukrainien Ilya Ehrenbourg écrit entre 1930-1933 et qui font aujourd’hui l’objet d’une réédition. D’un autre côté, celles et ceux qui n’ont de cesse de pointer les errements du tout à l’auto, la congestion urbaine, la pollution, les atteintes à l’environnement, la prédation des ressources matérielles et humaines, y trouveront un allié qui, tout au long d’un manifeste-récit accablant, trempe sa plume dans une coulée de bielle. Qu’on en juge : pour Ehrenbourg, l’auto «déchiquette la chair, aveugle les yeux, ronge les poumons, fait perdre la raison (…). Sur l’heure, elle débarrasse son pseudo-propriétaire de l’archaïque repos. (…) L’automobile, laconiquement, écrase les piétons. (…) On ne l’accuse de rien. Sa conscience est aussi pure que celle de M. Citroën. Elle n’accomplit que sa mission : elle est appelée à exterminer les hommes. »

Machinisme et globalisation
Cette démonstration de 245 pages est titrée en « hommage » au premier modèle de la marque Citroën, la Torpédo 10 HP type A, surnommée « 10 CV ». Pour Ehrenbourg, autant que la Ford T , qui lui a servi de modèle, la 10 CV incarne le changement de paradigme qui frappe l’économie et la vie sociale européenne durant la Grande dépression, la déshumanisation du travail dans les chaines de montage, incarnation du machinisme fordiste en plein essor, la désagrégation du collectif, l’exploitation à outrance des ressources naturelles nécessaires à la construction de ces engins qui inondent progressivement les voies carrossables : le caoutchouc, le pétrole, les minerais. Pour Ehrenbourg, pas de doute. La voiture est l’aboutissement ultime du machinisme et de sa corollaire : la globalisation. Redécouvert en 2019, ce texte, brillamment écrit, pétri de lecture marxiste de la société et de l’économie, ainsi que d’un esprit naturaliste que n’aurait pas renié Henry David ou encore Virgile. Comme eux, il semble regretter la rupture du lien entre les hommes et la nature, les ouvriers et les champs, l’humanité et le rythme des saisons. Rétrospectivement, ce texte apparaît comme annonciateur des crises et des questions qui secouent le XXIe siècle : épuisement des ressources, changement climatique, congestion urbaine, culte de l’individualisme, transhumanisme dogmatique. Et sa critique renvoie à celle qui traverse aujourd’hui le cœur de la société civile.

Le Livre Noir
Ilya Ehrenbourg n’a pourtant rien d’un communiste dogmatique (il n’a jamais appartenu au Parti). Né à Kiev en 1891 et décédé à Moscou en 1967, juif qui n’a jamais renié ni atténué ses origines, il a soutenu les révolutions russe de 1905 et 1917, vécu à Paris (où il avait fui déjà la persécutions tsariste en 1908) entre 1921 et 1940, en tant qu’écrivain et journaliste, période durant laquelle il a couvert la guerre civile espagnole. Préservé de la main de fer stalinienne malgré un européanisme et une ouverture sur le monde affirmés, il a suivi l’Armée Rouge comme reporter durant la Seconde Guerre mondiale. Membre du Comité antifasciste juif , il a participé activement à la propagande soviétique et anti-allemande aux côtés de l’écrivain Vassili Grossman, avec qui il a recueilli les témoignages des massacres commis par les Nazis sur le front de l’Est. Le résultat, Le Livre Noir (Le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945), dont les travaux préparatoires on servi de base aux procès de Nuremberg, a été interdit en URSS à partir de 1946, à l’aube des persécutions anti-juives de 1948, ordonnées par Staline et visant le prétendu « cosmopolitisme sans racines » des juifs de Russie. Erhenbourg est pourtant passé entre les gouttes durant les purges staliniennes, a survécu au Petit Père des Peuples et conseillé Khrouchtchev, à qui il a glissé l’expression « dégel », pour caractériser les relations entre les blocs de l’est et de l’ouest.

Les automobiles n’ont pas de patrie
Ce que Chaplin au fait au cinéma avec Les Temps Modernes, Erhenbourg le déploie à travers 10 CV, où il établit un catalogue formidable de tout ce qu’implique l’industrie automobile mais aussi celle, plus générale, du déplacement et de la voie dans la dynamique productiviste et fordiste de l’entre-deux guerres. Au gré des chapitres intitulés «  Pneu  » , «  Chaîne  », «  Essence  » , «  Bourse  » , «  Routes  » , nourris d’un travail documenté, journalistique, et pourvu de fulgurantes observations, il dénonce la production coloniale du caoutchouc, le travail à la chaîne depuis l’Asie jusqu’au Vieux Continent, l’extraction folle du pétrole, la spéculation financière et la place despotique laissée à la voiture sur les artères. Certains de ses personnages sont fictifs, mais inspirés du réel, quand d’autres sont bel et bien ses contemporains. A l’image d’André Citroën qui en prend pour son grade.

« Les automobiles n’ont pas de patrie. Comme les valeurs pétrolifères et comme l’amour classique, elles passent facilement les frontières ». Dans l’ultime chapitre intitulé « Les routes », Ilya Ehrenbourg s’attache à décrire, avec une langue déliée, articulée et poétique tout à la fois, la manière dont la voiture, sur les routes des campagnes et les voies urbaines, modifie les comportements humains, leur relation à autrui, à l’environnement, nourrissant l’individualisme et l’insensibilisation à l’altérité. Elle installe progressivement sa suprématie non pour le bien commun, mais à la faveur d’un stratégie commerciale pensée et scrupuleusement mise en pratique, superbement aidée par l’ivresse que confère la sensation de vitesse, d’immunité, d’invincibilité. La ville qu’il nous décrit, de Berlin à Paris, est littéralement colonisée par les quatre roues.

Droit dans le mur
Difficile de savoir si l’acteur et auteur comique Jean Yanne a lu le texte d’Erhenbourg. Pourtant, en 1977, dans L’Apocalypse est pour demain ou les aventures de Robin Cruso, le réalisateur de Tout le Monde il est beau tout le monde il est gentil décrit lui aussi une ville mangée par le tout à l’auto. Cette dystopie grinçante, kafkaienne, sombre, pleine d’humour et de non sens, aujourd’hui introuvable, avait à l’époque propulsé Jean Yanne sur le plateau d’Apostrophe où il avait pu à loisir offrir aux téléspectateur sa détestation non pas de la voiture en tant que telle, mais de la manière dont les pays industrialisés semblent lui confier leur destin.

Dans les dernières pages de 10 CV, Ehrenbourg imagine le destin d’un représentant de commerce de papier à cigarettes, Charles Bernard, parisien et devenu rentier. Au gré d’un voyage pour aller visiter sa sœur à Périgueux, ce jadis amoureux de la nature se retrouve, au volant de sa 10 CV flambant neuve, littéralement envoûté : « 30 kilomètres c’était pour Bernard une vitesse frénétique. Il ne pouvait distinguer ni les collines, ni les maisons, ni les gens. Tout, autour de lui, s’enfuyait comme l’autre soir au cinéma. » Lâchant la bride à son engin, « ivre » de vitesse, il devient aveugle au monde alentour: « Ah ! Voici la fin ! La route est terminée : l’école, le papier à cigarettes, la rue de l’Estrapade, les moineaux. Tout est terminé. Encore plus vite, encore ! encore ! » Et il vole dans le décor. Comme une allégorie du monde actuel, agrippé à un productivisme morbide, à une construction permanente de l’obsolète, et qui fonce droit dans le mur. Un immense moment de lecture, un livre foudroyant et réfléchi, qui n’a pas pris une ride.

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Ilya Ehrenbourg, 10 CV – Dix chevaux-vapeur, éditions Héros-Limite, Genève, 2019.

(Texte : Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédit couverture : éditions Héros-Limite)

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