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Annemarie Schwarzenbach, La Quête De L’ailleurs

Annemarie Schwarzenbach, la quête de l’ailleurs

« Partir, c’est la délivrance » écrivait l’écrivain, photographe, reporter et journaliste suisse Annemarie Schwarzenbach (1908-1942). Née à Zurich, elle traversa le monde aux côtés de ses amis Klaus et Erika Mann, de ses amantes, lutta contre ses démons intérieurs (addiction aux drogues, aux opiacés, dépression) et contre la débâcle d’un monde glissant vers le nazisme et la Deuxième Guerre mondiale. Météore, féministe avant l’heure, elle sillonna la planète, adepte de tous les lointains, extérieurs ou intérieurs, avant de quitter l’existence à l’âge de 34 ans, succombant aux blessures provoquées par une chute de bicyclette. Réédition chez Payot de Où est la terre des promesses ?, qui décrit le voyage automobile qu’elle fit, en 1939, avec Ella Maillard.

Davantage qu’un récit de voyages, les articles, les textes composant Où est la terre des promesses ? (le titre original est Alle Wege sind offen — Toutes les voies, tous les chemins sont ouverts) matérialisent par le verbe la poursuite d’un rêve, un rêve d’Orient, une quête d’absolu. Pendant de La Voie cruelle — récit où Ella Maillart relate son voyage vers l’Afghanistan en compagnie d’Annemarie Schwarzenbach —, Où est la terre des promesses ? décrit le périple des deux femmes à bord d’une Ford moteur V8 de 18 chevaux. Ella Maillart envisage l’expédition sous l’angle d’une mission qui échouera : sauver Annemarie Schwarzenbach de ses démons — drogue, pulsions suicidaires, malaise existentiel. Le double abîme auquel celle que Thomas Mann appelait « l’ange dévasté », Roger Martin du Gard « l’ange inconsolable » tente d’échapper par le voyage a pour nom la plongée du monde dans le désastre du nazisme et de la guerre d’une part, le désarroi intime de l’autre.

6800 kilomètres de route
Juin 1939, à la veille de l’entrée en guerre. Au volant de la Ford, Ella Maillart à ses côtés, Annemarie Schwarzenbach quitte Genève. Elles parcourront 6800 kilomètres de route. Parties de l’Engadine, elles traversent l’Italie, l’ex-Yougoslavie, la Bulgarie, passent la mer Noire afin d’aborder la Turquie. Elles fuient une Europe qui s’embrase, gagnent l’Arménie, l’Iran avant d’atteindre l’Afghanistan. « Le mal d’Europe », l’impossibilité de vivre taraudent « l’ange inconsolable. ». Entre Naksivan, le mont Elbrouz et la splendeur des steppes afghanes, Sister Morphine revient lui tenir compagnie. Beauté androgyne, silhouette longiligne, Annemarie Schwarzenbach est un être écorché qui fuit l’emprise de sa mère, la compromission de son milieu familial (de riches industriels) avec le nazisme, un être qui sent en son corps les souffrances des déshérités, des laissés-pour-compte (notamment lors de ses voyages aux USA au temps de la Grande Dépression), des Juifs pourchassés. Antifasciste de la première heure, elle a combattu la montée du nazisme aux côtés de Klaus et Erika Mann. Au bord de la Ford Roadster Deluxe que lui a offerte son père, elle grille des milliers de kilomètres, des centaines de cigarettes. Elle tente d’effacer Genève par Kaboul, l’Europe en flammes par le retour à la pureté, mais elle traîne avec elle son immense douleur.

La beauté du mont Ararat, du mont Demavend, de la vallée de Bamiyan, de l’Hindou Kouch pétrifie ses sens, affole son imaginaire. Il n’y a pas pour elle de voyage extérieur qui ne soit un voyage intérieur, une ultime tentative de sauvetage. Son corps brûle d’angoisse, de désirs, d’élégance ; le monde se couvre de cendres. La Ford sillonne Trébizonde (Anatolie), Makou, Tabriz (Iran), gravit des cols, courtise des sommets, s’aventure au Kafiristan. L’immensité de l’espace promet une possible reconnexion avec soi. La Mort en Perse a déjà eu lieu, pourtant elle se rejoue encore et encore dans ces régions montagneuses, à l’accès difficile. Entre la route qui mène à Herat, celle qui les conduit vers Chibargane ou Begram, l’opium réconforte Schwarzenbach, le temps de tromper la mort, de s’envoyer une ampoule de morphine face à des paysages mi-réels, mi-imaginaires. Le voyage trahit l’impossibilité de résider en soi. Irrégulière, anticonformiste, icône lesbienne, Annemarie Schwarzenbach se brûle à ses amours saphiques. Chaos intérieur, débâcle mondiale. Au niveau intime, au niveau international, la catastrophe resserre son étau. Ni la magie des êtres et des paysages, ni l’alliance de l’écriture et des opiacés ne lui procurent une paix intérieure. L’Afghanistan que les deux femmes découvrent est écartelé entre une culture millénaire et une colonisation-occidentalisation. Prisonnière de ses tourments, Annemarie Schwarzenbach érige le voyage en passeport vital. L’épopée de la drogue brouille le temps par l’espace.

L’ailleurs n’est nulle part
La Ford glisse vers l’inconnu, vers l’Orient sensuel, libre et sauvage, si éloigné de la rigidité de l’esprit protestant. S’il n’est nul salut possible, nulle issue au mal-être, l’existence a besoin pour ne pas sombrer d’une pulsion d’intensité, d’un quadruple mouvement : mouvement du voyage, de la drogue, des amours homosexuelles et de l’écriture. L’ailleurs n’est nulle part. La terre des promesses se dérobe. Rien ni personne ne lèvera son sentiment d’exil, d’un manque natal. Chez Annemarie Schwazenbach, la perte en soi est antérieure aux expressions qu’elle connaîtra.  Ford/ Leica/ journal/ morphine/ splendeur érotique d’une jeune Afghane. Les roues de la Ford n’écrasent point les démons de la jeune femme. Les derniers nomades afghans reconnaissent en l’étrangère habillée en homme leur âme sœur, une nomade déracinée.

« Je n’ai pas appris grand-chose de nouveau, mais j’ai tout vu, tout vécu dans ma chair et au cœur même des contrées désertiques du Lataband je n’ai ressenti que la douleur figée des adieux », Annemarie Schwazenbach.

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Annemarie Schwarzenbach, Où est la terre des promesses ? Avec Ella Maillart en Afghanistan (1939-1940), trad. Dominique Laure Miermont, nouvelle édition, Payot, collection Petite Biblio Payot Voyageurs,  Paris, 2019.

(Texte : Véronique Bergen, Bruxelles, Belgique / Crédit photo : Keystone, Rue des Archives/SPPS)

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