Un patrimoine qui nous relie

Le graphiste et photographe français Julien Lelièvre publie Art d’autoroute, aux éditions Building Books, un livre qui rend compte du recensement qu’il réalise, depuis dix ans, des œuvres d’art qui ornementent les autoroutes de l’Hexagone. Son travail nous invite à considérer avec davantage d’attention ces productions artistiques que l’on regarde souvent « en vitesse ». Rencontre

Roaditude – Julien Lelièvre, quel photographe êtes-vous ? Pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ?

Julien Lelièvre – Je suis graphiste et photographe. Je travaille principalement dans le domaine culturel. Ma pratique de la photographie est un champ de recherche annexe à mon activité de graphiste. Cela signifie que je ne dépends pas financièrement de celle-ci. Ceci m’amène donc à penser mes projets photographiques sans contraintes de « rendement ». Comme c’est le cas pour le projet Art d’autoroute… Si je devais définir ma pratique, il y a un terme que j’aime bien : sérendipité. C’est le rôle du hasard dans les découvertes. Quand je pratique la photographie, il y a une part de choses planifiées (itinéraires, repérages…), mais les plus belles choses arrivent souvent quand je me perds, quand je sors du cadre prévu.

Quelles sont vos influences en matière de photographie ?

Il  y en a beaucoup et c’est difficile de faire un choix. Je crois que mon premier choc photographique, ça a été Bernd et Hilla Becher: le protocole de prise de vues, le sujet choisi et le projet d'une vie… Après, je pourrais citer Jason Fulford, Stephen Shore, Raymond Depardon, Joël Tettamanti, François Deladerriere, Eric Tabuchi, Myr Muratet, Julien Magre, Cyrille Weiner, Michel Bonvin, Benoît Fougeirol… Il y en a tellement! En tous les cas, à part quelques exceptions, on tourne autour du paysage et de sa représentation, de la photographie documentaire.

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L’univers de la route est présent dans plusieurs de vos projets. Que représente-t-il pour vous ?

Encore une fois, l’idée de se perdre est certainement indirectement liée. Quand on prend la route, on a beau avoir anticipé et planifié, on se retrouve toujours à la merci des éléments qui nous dépassent: la météo, les imprévus, l’envie de se détacher de ce que l’on a préparé, une rencontre inattendue. Je fais partie d’une génération qui est partie en vacances en voiture, et pour laquelle c’est presque normal de faire 10 heures de route pour arriver à destination. Cet « état » que provoque la route et sa monotonie est propice à la création, à la réflexion, à la découverte.

Vous publiez Art d’autoroute aux éditions Building Books, qui reprend une enquête photographique que vous avez réalisée sur les œuvres d’art destinées à ornementer les bords des autoroutes françaises. Pouvez-vous nous présenter ce projet ?

C’est un projet que j’ai soumis au Centre national des Arts plastiques (Cnap) et pour lequel j’ai eu une bourse de recherche en 2009. Ce travail de recensement n’avait jamais été fait auparavant et j’avais cette idée en tête depuis un bon moment. J’ai passé énormément de temps à constituer une liste à jour, à faire une carte et planifier mes itinéraires. La partie route et prise de vues a été assez courte et intense, au final. Ensuite, il a fallu attendre presque quatre ans pour que le projet se concrétise, avec deux amis qui montaient leur maison d’édition.

Cet art d’autoroute, il faut le dire, est souvent déconcertant par son impersonnalité. En choisissant l’esthétique très neutre du recensement photographique, n’avez-vous pas craint d’être dans un rendu trop froid ?

Je ne sais pas si je dirais « impersonnel ». Il y a des œuvres qui « parlent » plus au grand public que d’autres, même si leur critères esthétiques n’entrent finalement que peu en jeu. Les sujets sont différents et complémentaires. Dans cet inventaire, j’ai justement cherché à montrer les différences et les similitudes à partir d’un corpus assez complet.

Ensuite, sur la forme du rendu, il y a deux points de vue qui se regroupent dans cet inventaire. Une partie assez frontale et volontairement descriptive pour tenter de rendre compte au mieux de chaque sculpture ; et une autre partie, plus contemplative et orientée sur le paysage autoroutier, qui permet de mieux situer le contexte dans lequel ses œuvres sont placées.

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Après avoir vu autant de ces œuvres d’art, quel regard portez-vous sur la démarche qui consiste à décorer les bords de route pour les rendre moins tristes et monotones ?

Tout comme le 1% artistique, je continue de croire que c’est une bonne chose. L’art dans l’espace public est là pour poser des questions, pour que l’on sorte de notre torpeur. J’ai le sentiment qu’à partir du moment où une personne sur dix, sur la route, se pose la question de « qu’est-ce que c’est que ça ? », on a déjà avancé. Au cours de mes rencontres, en France, j’ai constaté que tout le monde connaissait une œuvre d’art d’autoroute. Ce patrimoine commun nous relie les uns aux autres d’une certaine manière, et peu importe nos origines sociales ou culturelles. C’était donc nécessaire pour moi de les rassembler, de les montrer et d’en parler le plus simplement possible.

Avez-vous d’autres projets en cours ? Pouvez-vous nous en dire un mot ?

L’art d’autoroute va m’accompagner encore un peu avec la sortie du livre. J’ai finalement montré peu d’images de cette production et ce sera certainement l’occasion d’y réfléchir. J’aimerai faire voyager une exposition qui accompagne l’édition. Et c’est déjà pas mal…

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Julien Lelièvre, Art d’autoroute, éditions Building Books, Paris, 2019.

Pour en savoir plus sur Julien Lelièvre, consultez son site Internet.

(Interview : Laurent Pittet, Nyon, Suisse / Crédits photo : Julien Lelièvre)