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Reportage Errant Sur La N4

Reportage errant sur la N4

Journaliste, sans doute un peu écrivain, photographe autodidacte, Nicolas Salvi se définit comme un « reporter errant », inspiré par ceux qui avant lui ont pris la route, avec plume et appareil photographique, non sans une certaine conscience sociale et politique. En 2018, il nous a livré Nationale Quatre, un web-reportage sur l’univers de la route en question, intimiste et esthétique. L’œuvre (n’ayons pas peur des mots) est superbe, et mérite assurément d’être découverte. Rencontre.

Roaditude – Nicolas Salvi, pouvez-vous vous présenter pour nos lecteurs ? Quel journaliste êtes-vous ?
Nicolas Salvi – Je suis journaliste de presse écrite de formation, mais je me décrirais plutôt comme un journaliste… lent.  Depuis ma sortie d’école en 2012, j’ai publié quelques articles sur l’Irlande, les mouvements sociaux, un peu aussi sur la musique. Je me suis orienté ces dernières années vers d’autres boulots, j’ai écrit pour un guide touristique, animé des ateliers de radio dans un quartier populaire à Paris, géré la communication sur internet d’une ONG… Aujourd’hui, j’arrive au terme d’une période de chômage qui m’a permis d’écrire davantage.

Quelles sont vos influences intellectuelles, et artistiques ?
Bien sûr, il y a d’abord les auteurs de la route américaine, découverts à l’adolescence. Kerouac, Fante, Dos Pasos, Bukowski, Brautigan, Harrison… Arrosés bien entendu de guitare et d’harmonica.

Ce qui m’a le plus marqué, dernièrement, c’est la découverte de John Berger, notamment Le Septième Homme, réalisé avec son ami photographe Jean Mohr. Un horizon indépassable pour moi. C’est à la fois un roman, un reportage photo et une enquête journalistique sur les travailleurs migrants. Berger, qui se décrivait comme un « raconteur d’histoires », a passé sa vie à expérimenter sur les différentes mises en récit, à mêler les écritures et les images. Le tout avec une conscience exemplaire de la portée politique de son rôle, et avec le sourire. Je trouve le personnage très inspirant.

Il y a aussi Kenneth White et ses récits de voyage, qui sont souvent des récits d’errance même s’il y a beaucoup de préparation derrière, beaucoup de documentation. Il a aussi développé des concepts qui m’ont beaucoup parlé : le nomadisme intellectuel, la géopoétique… L’idée d’une écriture qui se construit en arpentant des territoires nouveaux.

Côté image, Les Américains de Robert Frank et les Errances de Depardon. Rien de bien original… Dans mon travail, j’utilise la photographie davantage comme un moyen d’illustration que d’expression à proprement parler. Je suis un très jeune photographe.


On peut voir sur le web, Nationale Quatre, dont vous dites qu’il s’agit d’un « reportage errant »… Pouvez-vous nous expliquer cette expression et, plus largement, nous présenter votre projet ?
L’idée est partie d’une obsession grandissante pour cette route que j’empruntais régulièrement pour des raisons personnelles. Personne ne s’arrête sur la N4, il y a des relais routiers croulants, le paysage paraît monotone, les villages sont gris, et les radars sont tellement nombreux qu’il n’y a pas de temps à perdre. J’ai eu de plus en plus envie de m’y arrêter.

En cherchant la définition de « reportage » dans le dictionnaire, j’ai trouvé : « article ou ensemble d’articles où un journaliste relate de manière vivante ce qu’il a vu ou entendu. » Je ne m’attendais pas à une définition aussi vague, mais j’ai trouvé ça parfait. J’avais dans l’idée de réaliser une somme de récits qui puissent créer une immersion chez le lecteur en rapportant surtout des expériences sensorielles, dans une écriture très ramassée. Mais rapidement, sur la route, je me suis mis à utiliser le mot « documentaire » pour expliquer ma démarche aux gens que je rencontrais. Le mot « reportage », même si j’y tiens beaucoup, revêt aujourd’hui une couleur très télévisuelle, et peut susciter la méfiance chez les gens, qui pensent davantage aux émissions sensationnalistes qu’à Albert Londres en l’entendant… Je me suis rendu compte que j’avais une lecture quelque peu romantique du terme.

Un reportage errant parce que je l’ai attaqué sans aucun angle, aucune contrainte à part le lieu. J’ai voulu me promener sur la N4, y faire du stop, rencontrer des personnes et des lieux, et voir ce qui en sortait. Après trois passages, je me suis retrouvé avec une matière assez foutraque, et il a fallu se mettre à réfléchir à la mise en récit pour créer quelque chose d’à peu près homogène.

Vidéos, textes, photos, éléments sonores – le tout, structuré dans un site web. Disons-le, Nationale Quatre est un ovni formel, ce qui est, sans doute, à la fois un avantage et un désavantage… Pourquoi avoir pareillement rompu les codes ?
Justement parce que j’avais déjà rompu les codes en adoptant cette démarche de départ. Je m’étais dit : « tu prends un appareil photo, un carnet et un micro, tu te promènes et on verra bien. » En revenant de mon terrain, ce que j’avais récolté n’était pas suffisamment anglé pour un résultat journalistique, trop ancré dans le réel pour être littéraire, les photos me plaisaient mais ne se suffisaient pas à elles-mêmes, les sons me paraissaient intéressants, mais pas assez pour « tenir » tous seuls…

Je savais déjà que tout ça se passerait sur un écran d’ordinateur, mais comment, dans quel sens ? Pour dire quoi ? Je me suis mis à développer le site et les choses se sont débloquées petit-à-petit. Certains épisodes sont davantage orientés photo, d’autres ne sont que des retranscriptions de conversations, je crois que le tout premier est presque dénué de son et je parle beaucoup… Pour chaque morceau de vie, il a fallu réfléchir à la meilleure façon de raconter.

Le tout tient ensemble, en tout cas je l’espère, avec une charte graphique que j’ai voulue la plus organique possible entre le grain des photos, les morceaux de papier manuscrits, les vieilles cartes routières… Du coup, c’est vrai, Nationale Quatre rompt avec pas mal de codes. L’avantage, c’est que le résultat est forcément très personnel et que j’en suis très fier. Le désavantage, c’est que sa diffusion est loin d’être facile et que j’ai du mal à savoir à quelle porte frapper…

Votre reportage se nourrit de rencontres, de coups d’œil, d’ambiances sonores, de discussion. Ce mix, c’est ça la magie de la route ?
Oui. J’aime beaucoup les discussions en auto-stop parce qu’une intimité se crée rapidement par la force des choses, la taille de l’habitacle… On rencontre des gens qui sont en train de se déplacer, qui vivent une sorte de parenthèse dans leur vie, et la discussion est toujours incroyablement fluide. On monte dans la voiture d’un inconnu, on commente le paysage, le temps qu’il fait, et d’un seul coup on dérive sur de « grandes » questions, sur des choses assez personnelles.

L’un des moments les plus magiques de ce reportage, pour moi, était la rencontre d’Alex. Pendant plus d’une heure nous avons parlé en mauvais Italien de nos vies pour dériver sur un pianiste de jazz. Une bulle se crée. Seul l’auto-stop peut créer cette magie.

Je pense aussi que la Nationale 4 est une route particulière parce qu’elle n’a pas encore été complètement abandonnée au profit de l’autoroute. Son tracé de Paris à Nancy est presque rectiligne, alors que l’A4 fait un crochet par le Nord. J’avais fait le pari qu’un univers s’y cache encore, et qu’il ne s’agit pas d’un flux anonyme comme on en trouve beaucoup aujourd’hui en France. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas chercher activement la rencontre. Les habitants et les passagers de la N4 sont parfois bien cachés. Et ça ne veut pas dire non plus qu’on ne peut pas trouver des histoires incroyables dans une station Total sur une autoroute !

Alors que vous rencontrez un chauffeur de camion allemand, vous dites : « La conversation dérive sur la route, et sur la vie qui la déserte. » Votre reportage, a première vue en tous les cas, est en effet la chronique d’un espace en voie de désertification. Cette désertification, vous en montrez l’esthétique, mais aussi l’enjeu politique. Au final, quel est votre message ?
C’est indéniable, les carcasses de station-service, les relais routiers abandonnés, les buissons qui passent dans les fissures du bitume, les villages-rues qu’on trouve sur la N4 sont très photogéniques. Il y a quelque chose de fascinant dans le décor, et c’est la première raison d’exister de ce reportage. Le reste est venu après.

J’ai effectué mes trois passages quelques semaines avant l’élection de Macron. C’est un moment très particulier en France, la parole est beaucoup plus politique, partout. Dans presque tous les échanges qu’on trouve dans ce reportage, et surtout dans les voitures, l’idée du changement politique est présente. L’écologie, les Zones-à-défendre, les violences policières… Je sortais moi-même d’un mouvement social très dur à Paris contre la Loi Travail, j’en parle avec Matthieu dans le deuxième voyage.

Nationale Quatre se conclut avec ces dames, dans ce relais routier, qui m’expliquent avec pudeur qu’elles voteront probablement Le Pen au second tour. C’est peut-être la rencontre qui m’a permis le mieux de comprendre que la désertification de cet espace n’est pas seulement géographique, photographique mais aussi sociale, politique, humaine. Tous les services publics s’en sont allés, et de nombreux emplois avec eux. Il n’y a plus rien à part ce relais. Je me rappelle qu’elles disaient souvent « les Français… » C’est un mot que j’utilise très rarement avec mes proches pour m’identifier politiquement. C’est que c’est tout ce qu’il leur reste aujourd’hui, d’être français. Et ça se comprend très bien. J’y repense beaucoup ces derniers temps, à l’heure des Gilets jaunes, où tous les médias se demandent d’où vient cette « France oubliée »… C’est une expérience troublante de rencontrer des personnes qui sont tentées par l’extrême-droite et de ne pas savoir quoi répondre. Parce que les gouvernements se sont succédés et leur situation économique, leurs conditions de vie n’ont fait qu’empirer, et qu’elles ne voient pas d’autres alternatives politiques. Je me rappelle que juste avant de partir je leur avais dit, dépité : « Bon, je dois y aller, mais vous m’avez bien déprimé… » Et elles de me répondre « Nous ça va mieux ! On a bien déchargé… »

Je ne sais pas quel message dégager de tout ça. De manière générale, je pense que les gens devraient se faire davantage confiance politiquement, ne pas avoir peur de s’approprier ces questions. Ces dames qui allaient voter Le Pen, elles avaient un regard lucide sur leurs problèmes, elles n’étaient pas racistes pour un sou. Elles étaient juste désespérées. Je crois, et pour le coup j’admets que c’est une pure croyance, que plus les gens discutent entre eux, d’égal à égal, plus les solutions émergent.

Où en êtes-vous aujourd’hui dans vos explorations journalistiques ? Quels sont vos projets ?
J’ai appliqué la même méthode de terrain sur une route qui traverse la Cisjordanie, la route 60. C’était au printemps dernier, tout le matériel dort encore sur les disques durs. J’attends qu’il y ait un peu de calme dans ma vie pour réfléchir à la mise en récit de toute cette matière. Je voudrais continuer à essayer des choses, imaginer d’autres manières de raconter. Peut-être raconter une troisième route en Irlande. Et trouver un développeur qui me prêterait main forte, parce que je suis arrivé au bout de mes compétences en la matière !

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Découvrez le reportage errant de Nicolas Salvi en ligne à l’adresse www.nationalequatre.fr.

(Interview : Laurent Pittet, Nyon, Suisse / Crédits photo : Nicolas Salvi)

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