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Mustang Mon Amour

Mustang mon Amour

Quels sont les ressorts de la passion automobile ? Qu’est-ce qui se joue dans l’attachement pour une voiture, qui confine parfois au véritable amour ? Dans un livre captivant et très bien illustré, la sociologue Cornelia Hummel, elle-même atteinte du virus, explore le phénomène en nous faisant connaître la grande « famille » des propriétaires de Ford Mustang. Rencontre.

Roaditude – Cornelia Hummel, vous êtes sociologue, spécialisée dans les questions de la vieillesse et du vieillissement… Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser aux propriétaires de Ford Mustang ?
Cornelia Hummel – Au départ, ma rencontre avec l’univers de la Ford Mustang n’avait rien de sociologique. J’ai acheté mon coupé 1970 en 2013, sur un coup de tête, à la faveur d’un virage biographique – ces fameux virages dont il est tant question dans le livre. J’ai tout juste eu le temps de faire 500 kilomètres avant d’avoir de gros soucis avec le moteur et, totalement novice, je me suis inscrite sur un forum pour chercher de l’aide. Par la suite, j’ai participé à quelques rassemblements et excursions (les « balades ») dans une logique d’apprentissage et par curiosité, bien sûr.

J’ai écouté ce que les propriétaires racontaient de leur voiture – et surtout ce qu’ils racontaient d’eux-mêmes par le biais de la voiture, et le livre s’est imposé à moi : alors que je fréquentais ce milieu à titre privé, la sociologue en moi a commencé à s’agiter et à dire « il faut faire un truc avec tout ça ».  A ce moment-là, je suis entrée dans une démarche formelle, j’ai débuté la recherche des propriétaires pour réaliser des entretiens et les photos, en prêtant attention à l’hétérogénéité de ces propriétaires (homme/femme, âge, milieu social, région de résidence, type et année de la Mustang). Et surtout, je voulais des propriétaires ordinaires, pas des stars du milieu.

Il est important de relever que votre livre n’a rien d’académique. Il se lit « comme un roman », et est agrémenté de photographies plus esthétiques que documentaires. Pourquoi ces options formelles ?
Justement parce que ce n’est pas un livre académique ! Je l’ai réalisé sur mon temps libre et il était clairement destiné à un public large. Le choix des photos était là dès le départ, parce que je suis très intéressée par la complémentarité de l’image et du texte – y compris dans ma pratique sociologique où les méthodes visuelles tiennent une place importante. Cela dit, si l’esthétique est bel et bien présente, ce n’est pas l’esthétique automobile classique. J’ai en effet découvert qu’il y a des codes assez précis dans la photographie à la prise de vue automobile (par exemple, prendre la photo à hauteur de capot, légèrement de biais, pour donner « plus de gueule » à la voiture), et à la post-production (il faut que la carrosserie brille). J’ai intentionnellement proposé le projet au photographe David Desaleux qui avait le double avantage de travailler souvent en collaboration avec des sociologues et qui n’avait jamais photographié une voiture de sa vie – et qui se fiche complètement des voitures !  Ensemble, nous avons saisi l’humain à travers la voiture.

Par ailleurs, vous avez donné à votre enquête la forme d’un road trip, de surcroît en Ford Mustang… Les propriétaires sont-ils sauvages au point qu’il faille les leurrer pour les approcher ?
Sauvages, non, mais timides et pudiques assurément. Aller à la rencontre des propriétaires avec ma propre Mustang était une évidence, c’est d’ailleurs mon statut de propriétaire qui a facilité les accords de participation au projet : je n’étais pas une personne tombée du ciel qui allait explorer un « milieu » en mode ethnographique, mais une « insider ».  Cet aspect a beaucoup joué dans les entretiens, car il y avait une complicité et un préalable de bienveillance. Souvent, en entretien, des personnes me demandaient « ça te fais ça aussi ? » ou « tu comprends ça, toi, n’est-ce pas ? », par exemple lorsqu’ils parlaient des sensations corporelles très particulières que provoque la conduite des Mustang. Répondre « oui » à ces questions tissait une confiance qui est indispensable. Je crois aussi que le fait que je suis une femme, et qui plus est une des rares femmes à posséder une Mustang ancienne, a été favorable.  En parcourant tous ces kilomètres au volant de mon ancienne, j’ai en quelque sorte « donné de ma personne », par le biais de la voiture.

A vous lire, on découvre que la « passion Mustang » n’est pas une passion technique – chacun s’accordant sur le fait que ce ne sont pas des voitures de grande finition. On est plus dans une espèce de transfert… Quels sont les principaux ressorts de cette passion ?
Il y a plusieurs éléments, qui constituent d’ailleurs le chapitrage du livre. Un premier élément est dans la place de la Mustang dans biographie de la personne – et sur ce point, avoir une expérience solide dans le domaine de la sociologie du parcours de vie m’a été très précieux. Ensuite, il y a ce que l’un des propriétaires nomme le « package culturel » : la Mustang est associée à un univers culturel où se conjuguent cinéma, musique, et histoire de l’automobile sur la route (Route 66) et sur circuit. Conduire une Mustang, que celle-ci soit ancienne ou récente, c’est se transporter dans une Amérique rêvée, faite de paysages, de routes et de musique – transport qui a aussi sa dimension sociale dans les rassemblements. Enfin, il y a l’aspect perspectif et c’est celui qui m’a le plus intrigué : effectivement, les Mustang sont bruyantes et un peu délicates à conduire du fait de leur direction flottante et de « l’arrière qui pousse » (propulsion). Mais c’est exactement ce qu’aiment les propriétaires, le gros son du moteur V8, les vibrations, la conduite très corporelle pour sentir la route et gérer la trajectoire. Dévoiler ces différents éléments, c’est aller contre le stéréotype du « kéké sur le parking d’Intermarché », ce stéréotype dont souffrent bon nombre de propriétaires, en particulier de Mustang de la cinquième génération (2005-2014).

En quoi l’attachement à la Mustang est-il différent de l’attachement à une autre voiture, voire à tout autre objet. Le propriétaire de Mustang n’est-il pas, finalement, un collectionneur ou un nostalgique comme les autres ?
Il n’est pas forcément différent, mais spécifique. On peut imaginer qu’une autre voiture américaine véhicule un attachement similaire, pour l’élément « package culturel ». J’ai d’ailleurs découvert, alors que le livre était à l’imprimerie, une thèse de doctorat récemment soutenue aux USA portant sur la Corvette qui un titre assez éloquent :  “Vetting” the American Dream: Nostalgia, Social Capital and Corvette Communities. Dans un autre genre, je pense qu’on pourrait faire le même genre de sociologie automobile avec la 2CV, la Coccinelle, le bus VW, bref toute voiture qui s’inscrit dans une histoire longue, technique, sociale et culturelle, tout en soulignant que cette histoire, et donc l’attachement qu’elle soutient, est spécifique. Allez, rajoutons aussi la Porsche, bien que dans le milieu de la Mustang, il est d’usage de dire que la Porsche est l’anti-Mustang !

Un autre objet ? Peut-être, car nous sommes attachés à des objets. Toutefois, la voiture a quelque chose de très particulier qui est sa capacité à nous transporter – au sens propre et au sens figuré. Ce rapport au déplacement, et a fortiori au voyage, au rêve, en fait un objet à part (au même titre que la moto) qui nous dit que le rapport à la route est encore très fort aujourd’hui – ce n’est pas par hasard qu’une revue comme Roaditude existe.

Que nous dit cette passion sur notre époque et sur notre société ?
C’est une question difficile… Une des hypothèse qui traverse le livre est que le rapport à une certaine voiture, la Mustang en l’occurrence, est à la fois fait d’attachement et de détachement. Attachement à l’objet, par le biais des sens, attachement à la route et au paysage, mais aussi attachement aux autres par le biais des signes amicaux sur la route, des communautés virtuelles (forums, groupes Facebook) ou réelles (clubs, rassemblements). Il y a donc l’attachement à l’objet en tant que tel, et l’attachement par le biais de l’objet-médiateur qui lie entre eux des gens et qui relie aussi à une histoire (automobile, culturelle…) qui dépasse l’individu. Et puis il y a le détachement : conduire sa Mustang sur une jolie route, boire une bière avec des copains lors d’un rassemblement, faire des travaux d’entretien dans son garage, c’est se détacher d’un quotidien qui n’est pas forcément toujours très rose du point de vue individuel ou très optimiste du point de vue plus largement social. La Mustang, c’est l’évasion, l’ailleurs et la tranquillité – c’est un des aspects qui m’a intrigué, l’importance accordée à la conduite solitaire, tranquille, « juste moi et le ron-ron du V8 ».

De façon plus générale, je trouve intéressant que la voiture de plus en plus décriée s’agissant de la mobilité quotidienne, en relation avec des inquiétudes environnementales, revienne en quelque sorte par la petite porte, dans une fonction soit d’évasion soit de prestige – ainsi, on assiste au grand retour du légendaire bus VW et le marché de la voiture ancienne et/ou de collection est en très rapide expansion.

Parlez-nous de votre avenir… D’autres projets de recherche en vue ?
Bien sûr, faire des recherches fait partie de mon métier ! A travers ce livre, j’ai pris goût à la sociologie de la technique – car il y a beaucoup de sociologie de la technique tricotée dans la trame plutôt narrative du livre, et dans mon prochain projet je vais me pencher sur la rencontre souvent tendue en technologie et vieillissement. Ca, c’est le volet académique. Mais je vais aussi poursuivre des projets plus personnels car cette première expérience un peu « buissonnière » au regard de l’écriture académique m’a donné un très grand plaisir.  J’aimerais continuer à explorer les différentes facettes de la route et je réfléchis à faire un livre sur une route de col et ce qui se joue autour de cette route. L’idée n’est pas de prendre un grand col mythique, mais un petit col, un lieu de passage qui a connu des variations dans son histoire, en me concentrant sur ce qui vit ou a vécu le long de cette route : stations service, hôtels, restaurants, snacks saisonniers, etc. Pour l’instant, mon intuition me porte sur la D1075 franchissant le Col de la Croix-Haute, entre l’Isère et la Drôme. Quand ce sera mûr, j’expliquerai à la Mustang que l’heure est venue de m’accompagner dans un nouveau projet, et hop, « on the road » !

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Cornelia Hummel, Mustang, la mécanique de la passion, avec des photographies de David Desaleux, éditions Libel, Lyon, 2018.

(Interview : Laurent Pittet, Nyon, Genève / Crédits photo : Marc Charmey)

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