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Sur Les Traces D’Alexandra David-Néel

Sur les traces d’Alexandra David-Néel

À près d’un siècle de distance, les écrivains-voyageurs, romanciers, essayistes, Éric Faye et Christian Garcin partent sur les pas d’Alexandra David-Néel au Tibet. D’emblée, ils posent un constat teinté de nostalgie : s’aventurer sur le « toit du monde » en 2015, parcourir en voiture, en train, en bateau, en avion la chaîne himalayenne, les provinces chinoises du Qinghai, du Gansu n’a plus rien à voir avec les voyages, souvent à pied, aussi risqués que magiques, d’Alexandra David-Neel en 1912, 1916, 1924, 1937.

Accompagnés d’un guide et d’un chauffeur, Christian Garcin et Éric Faye réalisent un périple asiatique qui épouse les voyages que l’exploratrice et orientaliste Alexandra David-Néel a effectués près de cent ans auparavant. Après un premier voyage au Sikkim en 1912, elle fit de nombreux séjours au Népal, en Chine et pénétra une première fois au Tibet (alors interdit aux étrangers) en 1916. C’est l’expédition clandestine entreprise d’octobre 1923 à janvier 1924 qui la rendit célèbre : traversant à pied avec son fils adoptif, le lama Aphur Yongdem, les près de deux mille kilomètres de montagnes, de cols, de vallées séparant le Yunnan de Lhassa, elle séjourna incognito, déguisée en mendiante deux mois dans la capitale du Tibet avant de faire connaître son identité aux autorités britanniques. Refaisant, en sens inverse, son expédition de 1924, Éric Faye et Christian Garcin traversent, quant à eux, une Chine en pleine mutation, un Tibet en proie à une sinisation croissante. Aux immenses paysages vierges de toute empreinte humaine qui fascinaient Alexandra David-Néel ont fait place des méga-chantiers qui domestiquent la nature, les fleuves, les montagnes (dont la mise en œuvre pharaonique de la nouvelle route de la soie), des mégalopoles qui s’étendent comme des pieuvres ; à une culture tibétaine reposant sur la ferveur bouddhiste, les rites a succédé une société qui, bien que conservant sa mystique, se voit menacée par l’assimilation, les nouveaux dieux de l’argent et de la rentabilité.

Un voyage fibré
Une question sous-tend le périple des deux écrivains-voyageurs : que reste-t-il des routes, des cols, des steppes, des montagnes que l’exploratrice a empruntés un siècle plus tôt ? C’est pourquoi, tout en étant immergés dans les sensations procurées par les découvertes des lieux, des habitants, ils effectuent un voyage fibré entre ce qui leur est donné à percevoir au présent et ce que David-Néel avait sous les yeux des décennies plus tôt. Dès lors, les routes qu’ils foulent sont doubles. Avant d’emprunter la route de trois cents kilomètres qui relie Shigatsé et Lhassa, ils franchissent le col Karola (à 5039 mètres), font halte à Gyantsé où se promène encore le fantôme de David-Néel, « la première Européenne à entrer dans la Rome du lamaïsme ». Si, à l’époque où elle atteint la région, les monastères bouddhistes, les temples sont nombreux, adossés aux flancs des montagnes, il ne reste d’eux en 2015 que quelques édifices entiers ou à l’état de ruines. Interdisant les pratiques religieuses, la Révolution culturelle les a réduits en poussière. La halte à Shigatsé, la ville des panchen-lamas (ces chefs spirituels du bouddhisme tibétain, moins connus que les dalaï-lamas) prélude au périple en train les amenant de Pékin à Lhassa. Villes de Lanzhou, de Xining hérissées de tours de trente étages, paysages de ponts, d’autoroutes, maux de la haute altitude quand le train franchit peu à peu des paliers, route le long du lac Koukou-Nor, arrêt à la ville de Golmud, steppes brunes avec leurs yaks après les pics enneigés de l’Himalaya et enfin Lhassa, si longtemps interdite, perchée à 3650 mètres d’altitude. De Lhassa, ils partent, en avion cette fois, vers le Yunnan, s’arrêtent à Shangr-La, Lijang Shaxi, Dali, Wuhan, Chongqing…

Bouleversante traversée des routes menant de la ville tibétaine de Lhassa au Yunnan, Dans les pas d’Alexandra David-Néel laisse entendre en lame de fond le cri du « trop tard ». Mais le statut du « trop tard » oscille entre un « trop tard » aléatoire, conjoncturel (qui aurait pu ne pas se produire) et un « trop tard » structurel, de principe. Le premier « trop tard » énonce : « Shangri-La, c’est foutu (…) Le village global dans toute sa désolation », le tourisme de masse, la « lèpre mercantile », les forêts de villes de béton, de tours qui poussent comme des champignons sur des centaines de kilomètres (« On dit qu’en Chine, une Île-de-France se construit tous les six mois »). Le deuxième « trop tard » nous chuchote qu’il est depuis toujours trop tard, qu’on arrive toujours après l’apothéose.

Richesse spirituelle
« Les ondes ont envahi le toit du monde. Et il ne faut guère qu’une heure quarante d’avion pour relier Lhassa au nord-ouest de Yunnan et effectuer le trajet qu’Alexandra et Aphur Yongden mirent quatre mois à parcourir à pied, dans le sens inverse ». En dépit des changements majeurs touchant les paysages, les modes de vie, l’exaltation éprouvée par Éric Faye et Christian Garcin à découvrir le Tibet mythique est plénière. Fascinant continent de sagesse, de religiosité, de légendes, le Tibet se retranche toujours et encore dans l’inaccessible. Les axes de communication géographiques, les trains, les routes menant à ce qui fut coupé du monde depuis des millénaires ne donnent aucune clé afin d’entrer en contact avec la richesse spirituelle. Bien au contraire, elles ferment tout accès à la vie symbolique, aux modes de penser, aux systèmes de valeurs, de croyances du Tibet.

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Éric Faye, Christian Garcin, Dans les pas d’Alexandra David-Néel. Du Tibet au Yunnan, Seuil, Coll. Points, Paris, 2019.

(Texte : Véronique Bergen, Bruxelles, Belgique / Crédit photos : Adobestock-Gates)

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