skip to Main Content
Bruce Springsteen Et Les Routes De La Rédemption (1/2)

Bruce Springsteen et les routes de la rédemption (1/2)

Bruce Springsteen et la route, c’est plus qu’une histoire, c’est un évangile. Cette langue de bitume qu’il n’a cessé de louer, même par intermittence, il l’a explorée comme réalité concrète, comme allégorie ou comme métaphore. Offrons-nous une petite virée dans le temps à l’occasion de la sortie de Western Stars, album road trip parmi les plus aboutis de sa discographie.  

La musique et les textes de Bruce Springsteen ont épousé son cheminement personnel, comme rarement dans l’histoire du rock et de la musique populaire. Accompagné ses ascensions, trahi ses errements, exorcisé ses démons cachés, formulé ses prises de conscience. Son dernier disque, Western Stars, écrit et enregistré dans le long sillage de son autobiographie-divan Born to Run, loin d’une œuvre apaisée, est un virage pris vers la contemplation, l’acceptation. L’admiration, toujours, des anti-héros magnifiques (Western Stars, Drive Fast (The Stuntman)). Imagé comme un long road trip, c’est un hommage musical au rock californien des années 60-70, aux balades de Glen Campbell, Jimmy Webb ou aux primesauts de Harry Nilssen, où Springsteen se laisse aller à des orchestrations et des pluies de cordes qu’il n’avait plus osé depuis le début de sa carrière.

Au volant de sa caisse, toutes fenêtres ouvertes, le Boss se laisse aller sur la route, sans destination précise, juste pour le simple plaisir de l’errance, en tête à têtes avec ses cicatrices, ses orages et ses éclaircies (Hello Sunshine). Il est amoureux comme un jouvenceau (Tucson Train). Il a l’air tellement en paix avec ses démons (Chasin’ Wild Horses) qu’on le croirait presque capable de partir sans regret, de louper un virage, de plonger dans un canyon rejoindre Thelma & Louise. Pourtant Western Stars est une telle ouverture sur le présent et l’avenir, qu’il se referme avec la certitude que la route sera encore longue et belle, pourvu que Bruce y soit au volant.

Sacré tonnerre
La route, au même titre que la rue de ses jeunes années, Bruce Springsteen lui doit ses paroles les plus poignantes, ses musiques les plus rutilantes, les changements d’itinéraires les plus surprenants, etc. Et comme souvent, tout commence par une histoire d’amour.

« La seule rédemption que je puisse offrir, elle est là, sous le capot / Et qu’est-ce qu’on peut faire d’autre? Sinon baisser la vitre / Et laisser le vent balayer tes cheveux / Hé, la nuit nous ouvre les bras / Ces deux bandes nous emmèneront n’importe où / C’est notre dernière chance de pouvoir le faire / De troquer nos ailes pour des roues / Monte ! Le Paradis nous attend sur la route. » (Thunder Road)

En 1975, Bruce Springsteen, en fin de contrat avec son label Columbia après deux disques qui peinent à rencontrer le succès public (Greetings form Asbury Park, NJ et The Wild, the Innocent and the E-Street Shuffle en 1972 et 1973), démarre son troisième album, à l’époque celui de la dernière chance, Born to Run, sur le morceau Thunder Road. Parler d’anthologie à propos de cette ouverture de 4’49’’, c’est revenir sur l’impact qu’elle a eu sur sa carrière et ses fans, rappeler qu’au-delà du coup de pied flanqué aux portes de la gloire, il a inauguré un champ lexical que le Boss va arpenter régulièrement tout au long de sa discographie : la route, la bagnole, le grand départ, la quête itinérante d’un destin plus grand que soi, y compris chez son prochain.

La Terre Promise
A travers nombre de ses chansons, Springsteen fait s’entrechoquer les références aux textes bibliques (il a été élevé et traumatisé dans des écoles catholiques) et aux mythologies de l’Amérique. Si le salut passe par la route, cette route se fera en voiture, le symbole absolu de liberté. Mais cette liberté a un prix, toujours, et surtout pour les anges. Dans Thunder Road, ils sont déchus. Leur rêve de la Terre Promise bat de l’aile et celles qu’ils pensaient avoir au dos les encombrent, brûlées qu’elles sont par l’illusion, l’ennui, le désœuvrement. Collés au sol, ils sont comme l’Albatros de Baudelaire. Alors le seul paradis possible, celui auquel ils sont encore autorisés à rêver est celui que leur offre le bitume. Mais le paradis est encore un purgatoire, la rue est dangereuse (Backstreets, Jungleland). Tandis que la route demeure encore une promesse. « On doit se barrer d’ici tant qu’on est jeune / Parce que nous les vagabonds, chérie, nous sommes nés pour courir » (Born to Run).

Badlands et Promised Land n’ouvrent pas la face A et B, respectivement, de Darkness on the Edge of Town (1978), pour rien. Ce sont des coups de reins que Springsteen envoie à la fatalité. Il croit encore dans ce grand rêve américain, ce possible accomplissement en dépit de l’inertie qui semble frapper sa génération.  Sur le premier tire de la face B Darkness on the Edge of Town, paru en 1978, Bruce donne sa propre version de la traversée du désert, celle qui est décrite dans l’Exode et l’évangile.  La « rattlesnake speedway » dans le désert de l’Utah que traverse son personnage dans les premiers vers de The Promised Land capture en une double évocation un héritage biblique, gnostique.

Carambolages
Trois ans plus tard, sur The River, la dimension récréative de la bagnole, objet émancipateur par excellence, connaît ses premiers hoquets. Ce n’est plus qu’un souvenir douloureux dans la descente aux Enfers du titre éponyme, la splendide balade qui donne son nom au double album (« But I remember us riding in my brother’s car / Her body tan and wet down at the reservoir »). Quitter tout pour tracer sa route a un prix (The Price you pay), et l’ivresse de la vitesse, l’amour des belles carlingues peut mener tout droit au cimetière des éléphants du Cadillac Ranch.

Pourtant, c’est encore dans la route solitaire, nocturne, que Sprinsteen écrit ses textes les plus poignants. Il médite sur le naufrage amoureux et professionnel au volant d’une voiture volée (Stolen Car, un thème qu’il reprendra sur en 1984 dans Downbound Train), ou veut se donner une dernière chance en montrant à sa belle à quelle point il est prêt à tout pour elle (Drive all night). L’épilogue de The River est un naufrage lancinant, rythmé par l’orgue du défunt Dani Federici, entre célébration timide et veillée mortuaire: sur Wreck on the Highway, témoin d’un grave accident de la route, le narrateur calque ce tragique destin sur le sien. Ce morceau subliminal, qui raconte les rêves, le Rêve, qui se fracassent dans un scabreux pli de tôle, la fragilité de l’existence et son absurdité, annonce le sépulcral Nebraska, premier grand tournant dans l’Odyssée Springsteenienne, qui siffle la fin de la grande récré. Pour un moment.

Les routes de la mort
Durant les dix premières années de sa discographie, depuis Greetings from Asbury Park, NJ (1972), Springsteen a rêvé au grand départ qui l’arracherait à ses racines péri-urbaines pour le mener vers le grand large de la terre promise. Mais vivre son rêve, c’est parfois se confronter à la déception, à la réalité qu’il recouvre d’une mythologique pour mieux masquer ses travers mortifères, ses refrains de lassitude. « Is a dream a lie if it don’t come true ? », chantait-il sur The River. La réponse à cette question lancinante se trouve sans doute dans Nebraska, qui documente les désillusions de l’Amérique en pleine crise sociale. Sur ce disque enregistré sur un 4 pistes, dans sa cuisine, et renvoyant l’écho sépulcral d’un peuple ratatiné, Springsteen chante ce qu’il a vu en traversant le pays de part en part : les fantômes d’une Amérique rincée par la récession et la politique économique de Ronald Reagan ont envahi les routes.

Springsteen se fait le héraut des laissés pour compte, des marginaux. Déjà rencontrés dans sa discographie comme des êtres romantiques au destin contrarié (Meeting across the River, Factory, Racing in the Streets, etc.), ils se muent ici en meurtriers partis faire des cartons sur la route avant d’être arrêtés nets par une justice aveugle (Nebraska, Johnny 99), en parias et en fugitifs (Highway Patrolman, State Trooper). Dans Used Cars, Bruce Springsteen plonge dans ses souvenirs d’enfance et raconte la gêne vécue alors que son père fait l’acquisition d’une voiture d’occasion, une hérésie au pays du fordisme, un signe d’irrémédiable déclassement. Le rêve et la mythologie ne sont décidément pas au rendez-vous, la Terre Promise a pour horizon la même rue où le môme a vu le jour. Dans Open all night, hommage crépusculaire au rockabilly et aux greasers, c’est pourtant une vielle auto rafistolée et bichonnée   par ses soins qui lui tient lieu de destrier pour rejoindre, aux aurores, sa belle après son shift de nuit. La romance pousse encore et toujours à travers le bitume et la tôle froissée.

Le camionneur
Tiré de la même session d’enregistrement, la première mouture de Born in the USA (disponible sur la compilation homonymique Tracks) est fidèle à l’ensemble de Nebraska: un vétéran du Viêt-Nam y est traité comme un rebus, condamné à vagabonder aux bords des routes, à errer de désillusions en marques de mépris de la part d’une nation qui a décidé d’abhorrer les perdants. Transformée en hymne rutilant dans l’album qui propulsera, en 1984, Springsteen en working class hero pour stades géants, le morceau sera à l’origine d’un malentendu grotesque qui collera à ses basques l’image collante d’un camionneur beuglard, icône d’une Amérique triomphaliste. Tant pis si Working on a Highway, Dancing in the Dark et la face B de sa version 45T, Pink Cadillac mordent les illusions consuméristes à la cuisse. Le New Jersey Turnpike, les Highway de Californie ou d’ailleurs où les ouvriers sont pris entre le marteau du soleil et l’enclume du bitume, sont encore le théâtre de titres qui sont beaucoup plus profonds que leur énergie rock FM laisse supposer. La tournée monstre qui durera près de deux ans, dans la foulée de Born in the USA va perpétuer l’image du camionneur, du bourlingueur à bandana et grosses bottes à boucle.

La boucle, elle, est bouclée à la faveur d’un coffret magistral, anthologie partielle et échantillonnée des concerts du E-Street Band depuis 1975 jusque 1986. La plupart des morceaux susmentionnés s’y trouvent, parmi une flopée d’inédits, des classiques traditionnellement réservés aux concerts et encore jamais gravés sur disque (Because the Night qu’il offrit à Patti Smith, Fire, Paradise by the C, etc.). Rétrospectivement, on y trouve deux autres titres, des reprises qui plus est, capables de nous éclairer sur les prochains tournants que prendra la poésie de Bruce Springsteen: This land is your Land de Woody Guthrie et Jersey Girl de Tom Waits. On peut y voir une double introspection à venir dans la discographie du Boss. Celle d’un pays dont il continuera, comme il le fit avec Nebraska, d’explorer les failles sur The Ghost of Tom Joad (1995) notamment. Et celle, plus délicate pour lui, du couple, de la masculinité, de cet homme qu’il voit dans le miroir chaque matin mais qu’il connaît encore si mal.

L’un comme l’autre vont se retrouver dans le thème du « homecoming » : l’idée de rentrer à la maison, de retrouver son foyer, c’est aussi le goût de la route qui y mène… Et pour Bruce Frederick Springsteen, elle est encore longue, douloureuse mais sublime.

(Texte: Nicolas Bogaerts, Clarens, Suisse / Crédit photo : Yibing Guo Jia)

Share This
Back To Top