America[s], sur la route de soi

Les auteurs d'Alabama 1963, Ludovic Manchette et Christian Niemiec, nous embarquent avec America[s] dans un road trip initiatique, de Philadelphie à Los Angeles, aux côtés d’une jeune fille à la recherche de sa sœur au cœur d’une Amérique de la contre-culture.

« Il y a deux sortes de gens qui prennent la route : ceux qui fuient quelque part et ceux qui vont quelque part. » C’est l’un des questionnements auquel va devoir répondre Amy en empruntant les routes. Vingt-et-une villes cartographiées en ouverture du livre et à travers lesquelles cette pré-adolescente, éprise de Ryan O’Neal de Love Story, retrace l’atmosphère de l’Amérique en plein réveil, en juillet 1973, affectée par le scandale du Watergate et la guerre du Vietnam. Ludovic Manchette et Christian Niemiec quittent ainsi l’Alabama, l'un des territoires les plus ségrégationnistes, de leur premier roman situé en 1963, année charnière dans la défense des droits civiques pour les noirs, pour nous entraîner dans un voyage entre désillusions, remises en question et découverte de soi.

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Se réinventer une vie 

C’est en prenant en autostop une adolescente que l’imagination des auteurs, couple à la ville comme à l’écriture, et adaptateurs pour le cinéma et la télévision, s’est « enflammée » pour ce second roman. C’est justement tout le sel de l’histoire. Et quoi de mieux que de suivre l’insouciance et les espoirs d’une jeune fille de treize ans, coupée du regard des autres, hormis de celui de ses parents pétris de certitudes et qui ne s’intéressent pas à leur progéniture ? Car c’est ce dont il est question ici.

Amy est sans nouvelles de sa sœur Bonnie, partie depuis un an à Los Angeles pour devenir playmate et tenter sa chance dans le Manoir Playboy. Avec douze dollars et quarante-huit cents en poche, elle décide de quitter la cellule familiale (expression on ne peut plus approprié) pour parcourir seule et en stop les États-Unis, de Philadelphie à Los Angeles, en passant par Harrisburg, Columbus, Springfield, Joplin, Tulsa, Albuquerque, Budville ou encore Flagstaff. Une galerie de personnages singuliers croise ainsi sa route entre serveuse, vétéran, couple paranoïaque hanté par Nixon, famille aux racines amérindiennes, futures légendes du rock et du folk, stars d’Hollywood et bien d’autres. Surtout, à chacune de ses rencontres, Amy se réinvente une vie, apprenant d’elle, des autres et à qui faire confiance.  

Imaginaire collectif 

America[s] dépeint ainsi les différents visages de l’American Dream où tout semblait possible, même pour une pré-ado seule et fauchée sur les routes. Pour autant, sous la plume de Manchette et Niemiec, Amy ne se retrouve finalement jamais seule. Ils nous entraînent dans ses pérégrinations nourries de dialogues en continu, ponctués de paroles de hits de l’époque, de citations de films, de livres, d’auteurs et de pianistes célèbres, tels Thomas Hardy et Arthur Rubinstein.

Mais alors que la face sinistre du Manoir Playboy et de Hugh Hefner, chantre de la liberté sexuelle et créateur du magazine érotique, décédé à l’âge de 91 ans, est racontée en détail dans la série documentaire Secrets of Playboy, le duo puise dans le mythe et les fantasmes de ce monument culturel. Le récit se fait dès lors plus exalté dans cette demeure, qui a accueilli les fêtes les plus débridées, puis au cours d’une brève rencontre avec un certain Ted. Car tout au long de ces trois cents pages, les auteurs s’amusent avec des éléments réels de la culture et de l'histoire américaine pour transcender ce voyage. Une échappée belle, plutôt bienveillante et protectrice ici, pour cette jeune fille qui, en cherchant sa sœur et en allant là où elle est aimée, finit par se trouver.


Ludovic Manchette et Christian Niemiec, America[s], Le Cherche-Midi, Paris, 2022.

(Texte : Nathalie Dassa, Paris, France / Crédits photo : Céline Nieszawer, DR)