"Routiers" ou les damnés du bitume

routiers-head-opt.jpg

Ils sillonnent la France et l’Europe nuit et jour à bord de leur 44 tonnes et font tourner sans relâche les réseaux d’approvisionnement, méprisés par les gouvernements, les automobilistes et les consommateurs adeptes du « tout, tout de suite ». Eux, ce sont les Routiers du livre-enquête de Jean-Claude Raspiengeas, dont la couverture léchée renvoie à l’imaginaire d’une profession en perte de liberté. Femmes et hommes sortent ici du silence et de l’invisibilité dans lesquels les acteurs de la mondialisation les ont enfermés, grâce à une plume diserte, sensible et percutante.

Routiers-de-Jean-Claude-Raspiengeas-opt.jpg

Pestiférés, méprisés, pollueurs, envahissants… voilà comment le monde les perçoit. Ces dernières décennies, la société a déconsidéré l’image de ces « fantassins de la route » à l’ère de la mondialisation, renvoyant un miroir déformé sur la population qui a eu tôt fait de les rejeter et de les dénigrer. C’est donc à une plongée fascinante que nous convie Jean-Claude Raspiengeas, grand reporter culture au journal La Croix. Durant un an, il a accompagné ces hommes et ces femmes à bord de leurs poids lourds pour témoigner de leurs conditions de vie et de travail. Il a déroulé du bitume, enduré, mangé et dormi dans leurs cabines pour livrer une enquête remarquable, instructive, fouillée et pleine d’humanité. Bruno Triquet, Pierre Audet, alias Pierrot 64, Annick Niquet, alias Toupinette, et Stivelle Malfleury, alias Maya 972, lui ont ouvert leur monde avec aménité et sans tabou. Un recueil précieux, sur plus de quatre cents pages, qui réhabilite ces travailleurs de l’ombre, corvéables à souhait et pourtant maillons indispensables à l’économie.

« Je suis loin des miens pour que vous ne manquiez de rien »

C’est sans doute l’une des paroles qui résume parfaitement leur situation paradoxale, prononcée dans le cadre du confinement par l’une des rares routières dans ce secteur dominé par les hommes. Car leur activité ne s’est jamais arrêtée pour que ravitaillement (nourriture, médicaments) et commandes sur Internet se fassent dans les délais impartis, conformes à la livraison insensée du « juste-à-temps » (just-in-time), instituée comme la norme. Sans eux, cette période suspendue aurait été bien plus catastrophique. Le gouvernement les a pourtant occultés des premiers discours dans l’indifférence générale ; une société préférant juger ces invisibles de « première ligne », que les responsables d’un système de plus en plus faillible et au bord de l’effondrement. Raspiengeas porte leur voix et montre leur quotidien sous pression, chiffrant leur temps de service, leur amplitude, les repos journaliers et hebdomadaires, et leur salaire de base (un peu plus que le smic).

Page après page se dévoile ainsi tout un monde à « flux tendu » où déshumanisation, exploitation et dumping social sont devenus les maîtres-mots. Un esclavagisme numérisé, hyperconnecté et sous surveillance, lié à la traçabilité et à cette transparence à double tranchant pour satisfaire le consommateur, adepte du « asap ». Raspiengeas ne manque pas de pointer du doigt cette main-d’œuvre sous-payée des pays de l’Est et les géants de l’e-commerce avec en chef de file, Amazon. Des livreurs à vélo aux routiers, le taylorisme 2.0 est à son paroxysme éhonté. S’il évoque l’évolution de ces véhicules industriels, encore maillons faibles de la neutralité carbone, via la transition écologique, les impératifs de rendement et les technologies en développement (intelligence artificielle, conduite automatique), il remet en lumière que « le transport routier est le prisme angulaire du commerce mondial » et « la pulsion vitale de l’économie ». En chiffres, le fret routier représente 88% du transport de marchandises contre 10% pour le ferroviaire et 2% pour le fluvial.

Rouler, conduire, voyager 

Ce mépris social s’est ainsi accéléré au XXIe siècle, nourri par cette schizophrénie du « citoyen qui refuse ce que le consommateur exige, et sans délai », comme le souligne la déléguée générale de la Fédération Nationale des Transporteurs Routiers (FNTR). « Sans nous, tout s’arrête », affirme-t-elle, avant d’ajouter « plus personne ne s’interroge sur l’origine et le cheminement des objets ». L’analyse de Raspiengeas se fait plurielle, circonstanciée, argumentée, minutieuse, authentique, humaine. À travers tous ces témoignages, il en profite pour remonter le temps et offre une plongée passionnante dans l’imaginaire de ces solitaires du bitume, saupoudrant de références cinématographiques (Gas-oil, Le salaire de la peur, Duel, Mad Max Fury Road) et littéraires (La Route d’Albert Aycard). Il retrace l’histoire des poids lourds, du constructeur Berliet, des pionnières au volant, de la Route 41, inspirée de la Route 66, rassemblement de camions décorés américains et européens sur le Circuit du Val de Loire à Thenay. Mais aussi des 24 Heures du Mans Camions, et l’époque où cette profession était mieux considérée, enviée et même « sympa » grâce à l’émission populaire de Max Meynier, diffusée chaque soir sur RTL de 1972 à 1983. Surtout, Raspiengeas parsème en fil rouge leur passion de la route, souvent filiale, la beauté des paysages qui défilent, les levers et couchers de soleil, et cette endurance qui les tiennent chevillés au corps.


Jean-Claude Raspiengeas, Routiers, L’Iconoclaste, Paris, 2020.

(Texte : Nathalie Dassa, Paris, France / Crédit photo : Adobestock)